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La Commune de Paris

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  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 11 Sep 2011 à 19:12

Karl marx (1818-1883) Un contemporain actif, vigilant et totalement engagé... (47)

Par Jean-Emmanuel Ducoin, journaliste et écrivain (*).

Malgré ses doutes, l’auteur du Manifeste et du Capital rallie rapidement la cause des communards. 
Il exaltera l’exemple de 1871, tout en proposant 
un « bilan critique » inscrit dans la question de l’État.

Né en 1818, Karl Marx a la particularité d’être pleinement contemporain de la Commune de Paris. Plutôt circonspect pour ne pas dire hostile dans un premier temps à l’émergence des événements qui couvaient depuis plusieurs mois dans cette France belliqueuse, il écrit en février 1871 : « La classe ouvrière se trouve placée dans des circonstances extrêmement difficiles, l’insurrection serait une folie désespérée. » Comment et pourquoi l’homme du Manifeste se montre-t-il si prudent face à la révolte grondante ? Depuis une vingtaine d’années, le compagnon de combats de Friedrich Engels pense que la révolution ne réussira pas sans l’alliance des ouvriers et des paysans, des Parisiens et des provinciaux. Or, depuis la guerre de 1870, Marx reste convaincu que ces conditions ne sont pas réunies. A-t-il vraiment tort ?

Le 19 juillet 1870, le régime, trop sûr de lui, victime des manœuvres de Bismarck, déclare la guerre à la Prusse. Le 2 septembre, le désastre de Sedan emporte tout sur son passage et provoque des manifestations anti-impériales à Paris, à 
Marseille, au Creusot et à Lyon. Le péril entraîne l’armement partiel de la population parisienne, sous la forme de la garde nationale, dont les ouvriers constituent l’ossature. Le 4, le Palais-Bourbon est envahi et Gambetta y proclame la République. Mais une fois encore, comme en 1830 et en 1848, le pouvoir se trouve immédiatement accaparé par un groupe de «politiciens républicains», les Jules Favre, Jules Simon, Jules Ferry, Émile Picard et même Adophe Thiers en coulisses, qui tous ne souhaitent qu’une chose : traiter avec Bismarck pour mieux contenir la poussée politique populaire. Comme pour amadouer la détermination de la population parisienne, ils annoncent aussitôt la République, sans jamais en préciser le contenu constitutionnel…

Profondément hanté par le souvenir des journées de juin 1848, Marx se sent intensément dans le deuil de «la prochaine» révolution, si ce n’est «la» révolution. Il le sait mieux que quiconque : l’aspiration française à la «révolution», toujours très présente au XIXe siècle, a quand même permis les Trois Glorieuses de juillet 1830 et la chute de Charles X, février 1848 et la chute de Louis-Philippe, et finalement le 4 septembre 1870 et la chute de Napoléon III… En somme, en quarante ans, les jeunes républicains et les ouvriers armés ont fait tomber deux monarchies et un empire. Voilà pourquoi Marx, considérant la France comme «la terre classique de la lutte des classes», a écrit ses chefs-d’œuvre que sont les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et la Guerre civile en France. Dans ce dernier texte, des générations entières liront : «Le Paris ouvrier, avec sa 
Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle.»

Pour en arriver là, Karl Marx vit la Commune au jour le jour. Tandis que le mouvement insurrectionnel et bientôt communaliste se propage à Lyon, Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Narbonne, etc., il désespère pourtant de ne pas voir le pays basculer dans la levée en masse et regrette que les insurgés refusent de s’emparer du trésor de la Banque de France, et, surtout, de fondre sur Versailles pour desserrer l’étreinte des troupes de Thiers… Car à Paris, comme redouté, le siège tourne à l’enfer. Le 30 mars, deux dirigeants communalistes, Léo Frankel et Eugène Varlin, réussissent à transmettre à Marx une missive secrète pour solliciter ses conseils sur «les réformes sociales à appliquer». Enthousiaste, Marx écrit le 12 avril (Lettres à Kugelmann) : «Si tu relis le dernier chapitre de mon 18 Brumaire, tu verras que j’affirme qu’à la prochaine tentative de révolution en France il ne sera plus possible de faire passer d’une main dans l’autre la machine bureaucratico-militaire, mais qu’il faudra la briser, et que c’est là la condition préalable de toute révolution véritablement populaire sur le continent. C’est aussi ce qu’ont tenté nos héroïques camarades de parti de Paris. (…) Merveille de l’initiative révolutionnaire des masses montant à l’assaut du ciel. (…) Grâce au combat livré par Paris, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste et son État capitaliste est entrée dans une nouvelle phase.»

Sur le moment, Karl Marx propose un «bilan» de la Commune – qu’il sait pourtant condamnée – entièrement inscrit dans la 
question de l’État. Pour lui, pas de doute. La Commune de Paris est le premier cas historique où le prolétariat assume sa fonction transitoire 
de direction, ou d’administration, de la 
société tout entière, «la forme politique enfin trouvée qui permet de réaliser l’émancipation économique du prolétariat»… Marx en tire la conclusion – déjà formulée auparavant – qu’il ne faut pas «prendre» ou «occuper» la machine d’État, mais la briser. Comment y parvenir ? Marx n’a hélas jamais écrit son grand livre sur «la Révolution et l’État», qui a tant manqué à tous les marxiens du XXe siècle, il se contente donc de prophétiser que «la Commune, début de la révolution sociale du XIXe siècle, fera le tour du monde» et sera «acclamée par la classe ouvrière d’Europe et des États-Unis, comme le mot magique de la délivrance. Si la Commune était battue, la lutte serait seulement ajournée».

Si la lutte des classes n’est pas seulement la lutte puis le soulèvement des prolétaires mais d’abord la lutte permanente du capital pour soumettre le travail, Marx avait compris très tôt que cette lutte, au cœur des sociétés en mutation avancée, n’était jamais aussi visible qu’au moment des grandes crises vécues ou prévisibles. Que le communisme s’affirme comme une piste majeure du vaste mouvement d’émancipation humaine est, à ses yeux, une exigence politique qui n’a rien d’un vague idéal mais procède d’un mouvement historique. Pour s’ériger en «classe dirigeante de la nation et devenir lui-même la nation», le prolétariat «doit conquérir le pouvoir politique». À une époque (le XIXe siècle) où la démocratie parlementaire est encore une exception en Europe, Marx et Engels envisagent cette «première étape de la révolution sociale» comme synonyme de «conquête de la démocratie» et d’établissement du suffrage universel. À ce titre, c’est donc logiquement que la Commune de Paris leur apparaît comme sa forme enfin trouvée, sorte de résumé à elle seule d’un pan entier du communisme dont rêve l’auteur du Manifeste. Marx le signe : «Que serait-ce, Messieurs, sinon du communisme, du très “possible” communisme ?»

(*) Prochains livres : À la rencontre de… Karl Marx, 
Oxus Littérature, avec une préface de Gérard Mordillat (sortie 12 septembre 2011) ; 
Jean Ferrat, l’homme qui ne trichait pas, 
Éditions Jean-Claude Gawsewitch-l’Humanité 
(sortie 15 septembre 2011).

Jean-Emmanuel Ducoin

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  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 11 Dec 2011 à 23:41

Marseille, 1871 : douze jours de Commune

Il y eut bien une Commune à Marseille. 
Plus méconnue que celle de Paris, évidemment, car elle dura moins longtemps (du 23 mars 
au 4 avril 1871) et eut donc moins de portée. C’est pour sortir l’événement de la demi-pénombre où il est maintenu que les associations Promemo (Provence, mémoire 
et monde ouvrier) et FTP (Former, transformer, partager) ont organisé, la semaine dernière, un colloque. «Le 140e anniversaire de la Commune est une grande réussite. Il est plus célébré que le 130e qui était passé quasiment inaperçu. Comme si la Commune avait une résonance particulière dans le contexte actuel», a estimé Jean-Louis Robert, historien et président de l’association les Amis de la Commune. La reconstitution du procès de Crémieux a décuplé l’effet «habituel» de la commémoration. Cela permettra peut-être de relancer le débat, initié il y a plusieurs années par les élus communistes marseillais : renommer le grand lycée du centre-ville qui porte le nom de Thiers.

Gaston Crémieux, l’avocat des pauvres, le communard fusillé

«Les magistrats indépendants que nous sommes acquittent Gaston. » La reconstitution historique n’exclut pas une prise de liberté avec les faits. Au terme de plus de deux heures d’audience, ces quelques mots de Jean-Pierre Deschamps, l’ancien président de la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, dans le rôle du président du tribunal militaire, déclenchent les acclamations du public venu nombreux épauler Gaston Crémieux, avocat et communard, incarné par René Vignaud, avocat et passionné de la Commune. Une Internationale ébranle, comme jamais certainement, la petite salle du tribunal de Marseille.

Vendredi dernier, il ne s’agissait pas de refaire l’histoire mais plutôt de la changer en modifiant le regard porté par le plus grand nombre. Initiative exceptionnelle. Reconstituer, donc, le procès de Gaston Crémieux, l’un des chefs de la Commune de Marseille, jugé par un tribunal militaire, condamné à mort et exécuté le 30 novembre 1871. Le ministère de la Justice a donné le feu vert. La salle où Crémieux a été jugé a ainsi pu être utilisée. Trop petite, certes, pour accueillir les centaines de personnes qui voulaient assister à l’événement. René Vignaud ne pouvait que constater l’engouement suscité par son idée. « Pour réparer une injustice, nous voulions reconstituer son procès, dit-il en préambule. Gaston Crémieux est tombé dans l’oubli. » Dans une lettre à sa veuve, Victor Hugo prédisait que l’avenir referait le procès. En cent quarante ans, ce moment n’était jamais venu. Il est peut-être advenu en ce 2 décembre 2011, en présence, de plus, de deux descendants de Gaston Crémieux. « C’est une histoire qu’on a entendue depuis qu’on était tout petits, mais qui là trouve une résonance », se félicitait l’un d’eux, Alain Crémieux.

Il l’était déjà, peu ordinaire, ce procès en 1871, au cours duquel Gaston Crémieux, nîmois de naissance, arrivé à Marseille en 1862, était le seul à comparaître. Coupable idéal, Crémieux, le juif (cela compta, en cette période pré-dreyfussarde, selon de nombreux spécialistes) surnommé l’« Avocat des pauvres ». C’est bien l’esprit de la Commune de Marseille (lire ci-dessous) que les revanchards versaillais entendaient juger et, surtout, exécuter. « L’utopie assassinée », ainsi que le résumait un colloque organisé deux jours auparavant (lire également ci-dessous). Les chefs d’accusation retenus augurent du jugement du tribunal : « tentative de destruction du gouvernement, commandement de bandes armées en vue d’envahir et de piller des biens appartenant à l’État, arrestation et séquestration de personnes dépositaires de l’autorité publique. » L’avocat général, campé ici (petite entorse aux faits historiques) par une femme, Sylvie Canovas, vice-procureur à Marseille, aggrave les charges (au regard du tribunal). La Commune est une « société secrète, occulte », une « école de la perversité », une « secte communiste » dont la « lutte impie » vise à « détruire les fondements de la République ». « Le drapeau que vous pensiez brandir est un drapeau sanglant », lâche le procureur dans une ultime charge avant de requérir la peine de mort.

Crémieux nie, ne se reconnaît pas dans le portrait dépeint. Il rappelle qu’il a fait enlever les drapeaux rouge et noir qui flottaient sur la préfecture. Qu’il a toujours tenté l’apaisement. Qu’il était sous la pression des radicaux, notamment du trio envoyé par la Commune de Paris. « Comment peut-on croire que mon client adhérait à l’Internationale alors que lors des élections pour le conseil général de juin 1870 il s’est présenté à La Ciotat contre un membre de cette association de travailleurs ? » plaide l’avocat (Sixte Ugolini, ancien bâtonnier, pour cette version 2011). Il ajoute : « Il (Crémieux – NDLR) n’exerçait plus aucun pouvoir. Landeck s’occupait de tout. »

Pourquoi une telle ligne de défense ? Parce qu’elle recoupe en partie sa ligne politique pendant les événements ? Pense-t-il ainsi échapper à la peine de mort ? Toujours est-il que cela ne suffit évidemment pas. Invité par le président à prononcer ces derniers mots avant le jugement, il se montre plus revendicatif : « Mon seul crime c’est d’avoir trop aimé la République. Cette République sociale et fraternelle que l’insurrection se promettait de mettre en place. La Commune révolutionnaire devait proclamer l’ère de la liberté et de l’égalité entre tous les hommes comme lors de la nuit du 4 août 1789 mais, vous, les privilégiés de la fortune, vous avez perdu la mémoire de vos pères qui avaient conjuré aux générations futures de s’unir dans l’amour de la justice et de la liberté. Il fallait réagir et raviver cette mémoire. Voilà, peuple, voilà pour quel crime on me juge. » Dans une résonance contemporaine transparente Vignaud-Crémieux, lance au public : « Indignez-vous ! » Autres temps, autres mots.

Christophe Deroubaix

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Edité par T 34 - 12 Dec 2011 à 00:09
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  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 15 Dec 2011 à 21:17

L’utopie réalisée de la Commune

 

Toutes les versions de cet article : [Español]

Changer la politique, instaurer l’égalité entre hommes et femmes, inventer un nouveau mode de gouvernement, faire participer les citoyens... : répétés jusqu’à saturation au point de sembler vides de sens, ces mots d’ordre furent longtemps appuyés par les forces du mouvement ouvrier. En 1871, le peuple parisien insurgé leur donnait une signification concrète.

A l’occasion de ses 140 ans, la Commune de Paris est de nouveau sortie de l’oubli. La mairie de la capitale a organisé des expositions, des conférences, des visites guidées, et l’on a vu fleurir les publications. Dans ce type de commémoration, le souvenir de la Commune tend néanmoins à s’effacer devant les images de la Semaine sanglante et des derniers combats. Comme si la fumée de l’incendie allumé par Adolphe Thiers et les versaillais recouvrait les réalisations concrètes et les espoirs de l’insurrection parisienne. Au révisionnisme induit par le pittoresque photographique [1] et par tous ceux qui ne retiennent de cet épisode que « la profanation de la brique et du mortier [2] », selon la formule cinglante de Marx, il faut rappeler ce qui a été accompli au cours de ces soixante-douze journées qui virent les Parisiens mettre en pratique l’idée d’un gouvernement du peuple par lui-même et se transformer en force militaire capable de lutter à armes égales contre des soldats de métier.

La Commune est née d’une double crainte : celle de l’entrée des troupes prussiennes dans Paris et celle d’une réaction monarchique consécutive aux élections législatives de février 1871. «  Les prolétaires de la capitale, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l’heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques [3] », annonce un communiqué le 21 mars. Animés d’une passion démocratique, du souvenir du droit à l’insurrection proclamé par la Constitution de 1793 et d’une ferme volonté de résoudre la question sociale, différents groupes issus du peuple parisien vont inventer au jour le jour une forme institutionnelle inédite.

Au-delà des mesures d’urgence rendues nécessaires par la situation économique et sanitaire déplorable dans laquelle se trouvait la population laborieuse (distribution de « bons de pain », ouverture de « fourneaux économiques » et de « marmites » pour nourrir la population, interdiction des expulsions locatives, remise générale des loyers dus depuis le terme d’octobre 1870, liquidation du mont-de-piété, prolongation du moratoire sur les effets de commerce afin d’éviter la faillite des boutiquiers incapables d’honorer leurs dettes), la Commune s’est emparée de tous les aspects de la vie de la cité. Un rapide inventaire de ses réalisations permet d’en prendre la mesure.

En matière de représentation, tout d’abord. La Commune de Paris doit sa légitimité première à l’élection de ses membres, le 26 mars. Jamais depuis la Révolution française l’accent n’avait été autant mis sur le caractère impératif et révocable des mandats : «  C’est un devoir et une satisfaction pour nous de vous tenir au courant des affaires publiques et de vous communiquer nos impressions [4] », indiquent ainsi les élus du 17e arrondissement à leurs électeurs.

Les étrangers sont inclus dans ce processus. Nombre d’entre eux ont combattu aux côtés des troupes françaises après la proclamation de la Ille République, le 4 septembre 1870 : Garibaldi et ses « chemises rouges », mais aussi des Belges, des Polonais, des Russes, etc. A propos de l’élection de l’ouvrier bijoutier Léo Frankel, né en Hongrie, la commission des élections explique : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la république universelle ; considérant que toute cité ci le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui Ici servent, (...) la commission est d’avis que les étrangers peuvent être admis  [5]). »

Les femmes jouent également un rôle déterminant dans la Commune de Paris. Si le temps a sans doute manqué pour leur accorder le droit de vote et vaincre les résistances des vieux « républicains » et des socialistes proudhoniens, la Commune a néanmoins montré que l’émancipation du peuple et celle des femmes formaient un seul et même combat. La distinction de sexe est ainsi remise en cause par l’Union des femmes pour la défense de Paris, dirigée par Elisabeth Dmitrieff et Nathalie Le Mel, car elle est « créée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilèges des classes gouvernementales [6] ». Là encore, ces proclamations ne sont pas restées à l’état de principe : des ateliers coopératifs féminins furent mis en place, l’union libre légalisée et les enfants nés hors mariage reconnus au même titre que les autres. La prostitution fut interdite et stigmatisée comme « l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines ».

La séparation de l’Eglise et de l’Etat est quant à elle actée par un décret du 2 avril qui, dans la foulée, nationalise sous réserve d’inventaire les biens des congrégations religieuses. De nombreuses églises parisiennes servirent de lieu de réunion pour les clubs politiques, sans d’ailleurs que le culte soit toujours interrompu. La Commune a exposé de la manière la plus nette qui soit le principe de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire. C’est l’« instruction intégrale » dont parle Edouard Vaillant, délégué à l’enseignement, et qui était pour lui la « base de l’égalité sociale ». Une part importante de l’action des municipalités devait être consacrée à l’éducation des filles et à l’enseignement professionnel. Une école d’arts appliqués réservée aux filles sera ainsi inaugurée le 13 mai. Dernier aspect, l’augmentation et l’égalisation, le 18 mai, du traitement des instituteurs et des institutrices, la commission constatant que « les exigences de la vie sont nombreuses et impérieuses pour la femme autant que pour l’homme ».

Les Communards s’occupent aussi des arts. A l’initiative du peintre Gustave Courbet, une Fédération des artistes de Paris est créée après une réunion publique qui rassemble plus de quatre cents personnes le 13 avril. Selon les termes de son manifeste, ce « gouverneraient du inonde des arts par les artistes » a pour mission « la conservation des trésors du passé, la mise en œuvre et en lumière de tous les éléments du présent, la régénération de l’avenir par l’enseignement  [7] ». Par décret du 22 avril, la fédération se voit attribuer les salles de spectacle non occupées et appartenant à la ville, « pour que soient organisées des représentations au bénéfice des veuves, blessés, orphelins et nécessiteux de la garde nationale ».

Par ses avancées concrètes en matière d’organisation du travail, la Commune mérite aussi le nom de révolution sociale. Citons l’interdiction du travail de nuit pour les ouvriers boulangers, la suppression des amendes sur les salaires (décret du 27 avril) et des bureaux de placement, véritables instruments de contrôle social sous le Second Empire. La formule de l’association des travailleurs était considérée comme le principe de base de l’organisation de la production : il ne s’agissait pas de remettre en cause brutalement la propriété privée, mais d’en finir avec l’exploitation ouvrière par la participation collective à l’activité économique. Le décret du 16 avril prévoyait à la fois l’appropriation, temporaire des ateliers fermés et la fixation par un jury arbitral des conditions financières d’une cession ultérieure et définitive aux associations ouvrières. Afin que le salaire assure « l’existence et la dignité  » du travailleur (décret du 19 mai), les cahiers des charges des entreprises en marché avec la ville devaient indiquer « les prix minimums du travail à la journée ou à la façon » (décret du 13 mai) fixés par une commission où les syndicats seraient représentés. Dans cette logique, le salaire minimum aurait pu ensuite s’imposer à tous les employeurs.

Quant au chantier judiciaire, il réclamait sans doute bien plus de temps que celui dont bénéficia le délégué à la justice, Eugène Protot. Son bilan est pourtant loin d’être négligeable : suppression de la vénalité des offices et gratuité de la justice pour tous y compris dans l’accomplissement des actes relevant de la compétence des notaires (décret du 16 mai 1871), élection des magistrats au suffrage unieversel. Concernant les libertés publiques, le langage officiel - « Il importe que tous les conspirateurs et les traîtres soient mis dans l’impossibilité de nuire, il n’importe pas moins d’empêcher tout acte arbitraire ou attentatoire aux libertés individuelles » (14 avril) - contraste avec la réalité moins glorieuse des actes commis sous le couvert de l’« ex-préfecture de police », sans parler de l’exécution des otages entre le 23 et le 26 mai.

« Le cadavre est à terre mais l’idée est debout » : ces mots de Victor Hugo reviennent régulièrement sous les plumes célébrant l’héritage de la Commune de Paris. Une autre citation, contemporaine des événements celle-là, illustre néanmoins l’ambiguïté de cette position. Dans Le Rappel, en avril 1871, Hugo s’écriait : « Je suis pour la Commune en principe, et contre la Commune dans l’application  [8]. » L’enjeu présent est là : ne pas s’en tenir à des principes, souvent formulés aujourd’hui sous la forme de droits (droit au logement, droit au travail, etc.), mais passer à leur mise en application.

Christophe Voilliot *

LMd, décembre 2011

* Maître de conférences en science politique à l’université Paris Ouest-Nanterre

Notes

[1] Patrice de Moncan, « Paris incendié pendant la Commune - 1871 », Les Éditions du Mécène, Paris, 2009.

[2] Karl Marx et Friedrich Engels, « Inventer l’inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune », La Fabrique, Paris, 2008.

[3] Sauf indication contraire, toutes les citations qui suivent sont extraites du Journal officiel de la Commune de Paris (rééd. 1997, Ressouvenantes, 3 volumes, Œuvres-et-Valsery).

[4] «  Les Murailles politiques françaises, Le Chevalier  », Le Chevalier, Paris, 1874, tome 2.

[5] « Rapport de la commission des élections », 30 mars 1871.

[6] Programme du 11 avril 1871, cité par Malté Albistur et Daniel Armogathe, «  Histoire du féminisme français  », Des Femmes, Paris, 1977, tome 2.

[7] Cité par Gérald Dittmar, « Histoire de la Commune de Paris de 1871  », Dittmar, Paris, 2008.

[8] Cité par Charles Rihs, « La Commune de Paris, sa structure et ses doctrines (1871)  », Droz, Genève, 1955.

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  Citer CCRP Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 28 Jan 2012 à 19:15
Le 11 juillet 1880, la loi portant amnistie générale des communards est adoptée. Elle permet à ceux-ci de sortir des prisons, de revenir de déportation ou d’exil, mais, et c’est bien là le sens profond de l’amnistie, la loi vise seulement à éteindre l’action publique (les seules poursuites pénales) et à effacer la peine prononcée sans effacer les faits. Elle n’est en aucun cas une révision de la condamnation. Elle est un pardon légal qui vise au silence, à l’amnésie.

140 ans après la Commune de Paris, il est plus que temps que la nation aille au-delà de l’amnistie. Il est plus que temps de reconnaître à la Commune toute sa place dans l’histoire universelle comme un vecteur décisif de la conquête de la République, de la conquête des droits sociaux qui traduisent les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Il est plus que temps de reconnaître qu’on ne peut accorder la moindre valeur juridique aux fusillades sommaires sur les barricades, aux exécutions en masse décidées en quelques secondes par les cours prévôtales pendant la Semaine sanglante et aux condamnations hâtives de milliers de communards par les cours versaillaises pendant les mois qui suivent la Commune.

140 ans après, si la révision légale de tous les procès paraît une procédure improbable à conduire, nous demandons comme une urgence démocratique la réhabilitation de la Commune et des communards. Elle doit se manifester par toute une série de mesures concrètes immédiates :
- donner à la Commune de Paris dans les programmes scolaires toute sa place à la mesure de son importance
- inscrire la Commune dans les commémorations nationales
- indiquer les noms des élus de la Commune dans les bâtiments de la République concernés (mairies, ministères)
- indiquer le nom des directeurs des administrations nommés par la Commune dans les locaux de ces administrations (Assistance publique, Postes, Monnaie, Imprimerie nationale….)
- reconnaître les communards par un nombre significatif de noms de rues, des plaques, des monuments

Mais la plus belle forme de réhabilitation des communards serait que soient enfin mises en œuvre les mesures démocratiques et sociales de la Commune qui restent d’une brûlante actualité dans le monde où nous vivons :
- une démocratie qui permette au peuple d’être entendu et de conserver sa pleine souveraineté
- reconnaissance de la citoyenneté pour les étrangers
- égalité des salaires des femmes et des hommes
- réquisition des logements vacants pour les sans domicile
- réquisition des entreprises abandonnées
- démocratie sociale et contrôle salarié
- justice accessible à tous
- école laïque, gratuite et obligatoire

En signant cette pétition des « Amis de la Commune de Paris-1871 » pour la réhabilitation de la Commune et des communards, nous affirmons que l’espoir en un monde libéré de ses chaînes, surgi il y a 140 ans, est plus vivant que jamais ! La Commune n’est pas morte !

>> SIGNEZ LA PETITION <<


Edité par CCRP - 28 Jan 2012 à 19:16
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  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 12 Feb 2012 à 21:41
Pas de pitié pour les Bédouins !
De Napoléon III à Franco : les “Rouges”, des “Arabes du nord”
 

Je viens de découvrir, en lisant l’excellent article de John Brown sur Baltasar Garzón et le piège de la transition démocratique en Espagne que les officiers franquistes de l’armée d’Afrique qui écrasa la République espagnole appelaient les Républicains “los moros del norte”, les Arabes du nord. Ce qui amène l’auteur cité par Brown, Gustau Nerín, dans son livre La guerra que vino de África (La guerre venue d’Afrique), à qualifier l’extermination des “Rouges“ par les fascistes de “tuerie coloniale”. J’ai immédiatement pensé à un parallèle historique saisissant d’analogie.

En février 1848, le peuple de Paris se soulevait contre la monarchie instaurée en juillet 1830 et proclamait la Seconde République. La bourgeoisie terrorisée fit appel aux troupes d’Afrique qui avaient effectué la conquête sanglante de l’Algérie de 1830 à 1847, quand l’émir Abdelkader, chef de l’insurrection algérienne, se rendit aux troupes françaises d’occupation, commandées par le général Bugeaud, massacreur d’ouvriers parisiens en 1834.
 
Gouverneur de l’Algérie depuis 1840, Bugeaud est rappelé à Paris pour faire face à la Révolution. Nommé commandant militaire de Paris, il déclare : “J'aurai le plaisir de tuer beaucoup de cette canaille.” L’homme chargé du commandement opérationnel des troupes est le général de Saint-Arnaud, auquel François Maspéro a consacré un livre remarquable, L'honneur de Saint-Arnaud (éd. Seuil, coll. Points, 1997, 448 p.) Saint-Arnaud, prototype du conquérant colonial, mettra tout le savoir-faire acquis dans la conquête de l’Algérie – dont les fameuses enfumades de populations civiles réfugiées dans des grottes – au service de la contre-révolution en métropole. L’homme qui écrivait en Algérie “On ravage, on brûle, on pille, on détruit les moissons et les arbres” était haï par le peuple de Paris, qui l’avait conspué et jeté à bas de son cheval au cours des journées de février. Il prendra sa revanche, et celle-ci sera sanglante.
 



La cavalerie dans les rues de Paris le 2 décembre 1851 (Auteur inconnu)

 

Après le bain de sang de juin 1848,  Louis-Napoléon Bonaparte prépare son coup d'Etat. Il nomme Saint-Arnaud général de division puis ministre de la Guerre. Dans les jours qui suivent le coup de force du 2 décembre 1851 (le fameux 18 brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, pour citer le titre de la brochure de Karl Marx) les troupes de Saint-Arnaud, qui deviendra ministre de l’Intérieur, s'attaquent aux quartiers ouvriers parisiens au cri de : « Pas de pitié pour les Bédouins ! »
 
40 000 Républicains seront arrêtés et condamnés par des “commissions mixtes” mises en place par Saint-Arnaud et son collègue à la Justice Abbatucci. Une partie d’entre eux seront déportés dans les deux bagnes de Lambèze, en Algérie, et de Cayenne, en Guyane. Ces Républicains, bien qu’ils eussent été traités comme des “Bédouins”, n’en restèrent pas moins de bons et vrais Français. La plupart d’entre eux, une fois libérés du bagne de Lambèze, devinrent des colons dans l’Algérie désormais française (un condamné au bagne ne pouvait pas retourner en métropole une fois sa peine purgée) et, au printemps 1871, ils proclamèrent la Commune d’Alger, encore plus éphémère que la Commune de Paris. Détail troublant : cette “Commune” était interdite aux “indigènes” juifs et musulmans…

Comme quoi, on est toujours l’Arabe de quelqu’un.
 


Ernest Dargent, Illustration pour "Histoire d'un crime" - Quatrième journée : La victoire.  Photo RMN – Bulloz

 
Date de parution de l'article original: 11/02/2012
Traduit par  Manuel Talens
 


Edité par T 34 - 02 Jul 2012 à 15:17
Patria socialismo o muerte

Quand vous dites l'Amérique vous pensez aux U$A, ça c'est la vieille Amérique. Moi je pense à la nouvelle Amérique: Cuba, Vénézuela, Bolivie, etc ☭ ★
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  Citer AllXS Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 30 Apr 2012 à 18:44
«Il est impossible d'en finir avec le capitalisme sans en avoir fini avec la social-démocratie dans le mouvement ouvrier.» (J. Staline : les Questions du léninisme, 1950)

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