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Ambroise Croizat

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T 34 allez vers le bas
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  Citer T 34 Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Sujet: Ambroise Croizat
    Envoyé : 19 Aug 2011 à 23:41

Une bonne nouvelle : Ambroise Croizat est enfin dans le Larousse

Bernard LAMIRAND, Animateur du Comité d’honneur National pour la reconnaissance de Croizat, Ministre du travail et de la Sécurité sociale de 1945 à 1947.

C’est à mettre à l’actif de ces militants et militantes CGT qui sont intervenus depuis des années, en écrivant aux éditions Larousse, pour que le nom d’Ambroise Croizat figure dans le dictionnaire.

C’est donc chose faite.

C’est une bataille menée de longue date par la Fédération CGT de la métallurgie, son institut d’histoire sociale et le comité d’honneur pour la reconnaissance d’Ambroise Croizat comme l’artisan de la mise en place en 1945 de la Sécurité sociale.

En même temps, nous apprenons, par Michel Etiévent, son biographe, que les éditions Robert en feront tout autant pour la prochaine édition de leur dictionnaire.

Après l’inauguration d’une place Croizat à Paris, de multiples inaugurations de rues, stades, lycées, jardins publics, maisons de la culture ces dernières années, la parution du nom de Croizat dans les dictionnaires papier mais aussi électroniques, avec Wikipédia notamment, montre que ce combat engagé valait la peine d’être mené.

Nous allons le poursuivre et même l’intensifier.

Non pas par pure nostalgie d’un passé, mais pour appuyer au nom d’un grand homme d’État français toutes les créations sociales de 1945 à 1947 aujourd’hui menacées et qui ont besoin d’être défendues au moment où les forces réactionnaires veulent en terminer avec la solidarité.

Dernièrement, lors du congrès de la FTM CGT à Reims, je suis intervenu sur le rôle joué par Ambroise Croizat dans toutes les conquêtes sociales depuis 1936 et la Libération, et j’ai vu plein de jeunes délégué(e)s congressistes découvrir ce personnage et en même temps le mouvement ouvrier qui avait participé à la libération de la France de l’oppresseur nazi, alors que les patrons, eux, avaient collaboré et s’étaient vengés des conquêtes du Front populaire en faisant fusiller des militants comme Jean-Pierre Timbaud, Pierre Sémard et d’autres tout au long de ces années noires de la France, et qui avaient été les artisans des occupations d’usines en 1936.

De l’histoire peuvent jaillir des luttes, et je pense qu’en ce moment l’histoire est un outil précieux pour défendre nos acquis sociaux et les améliorer et éviter de retomber dans des périodes sombres comme on a connues.

Regardons bien ce qui se passe avec les décisions de Sarkozy et de cette droite revancharde, c’est bien mettre par terre par une politique de la terre brûlée sociale tout ce que nos prédécesseurs ont mis en place pour le peuple et les travailleurs.

La crise est pour eux l’occasion d’en finir avec ce compromis établi à la libération du pays entre de Gaulle, les communistes et la CGT pour doter notre pays d’une législation sociale et d’une Sécurité sociale que beaucoup de pays ont enviée et envient encore malgré le travail de sape depuis une vingtaine d’années.

Les félicitations que vient de recevoir Sarkozy de la part des agences de notation marquent bien cette revanche du patronat, félicitations en effet d’avoir remis en cause la retraite à soixante ans et demain félicitations, si, pour répondre aux marchés, à ce libéralisme destructeur, le sieur Sarkozy s’attaque à l’autre pilier de la Sécurité sociale, l’assurance-maladie.

Regardons aussi de plus près, le maillage actuel du pouvoir pour présenter aux agences de notation, au capitalisme international, aux banquiers, aux spéculateurs de tous poils, un plan d’austérité. Celui-ci se construit en déconstruisant actuellement de grands pans du droit social comme l’inspection du travail, la médecine du travail, l’hygiène et la sécurité, les congés et les conventions collectives : tout ce que Croizat et ses compagnons avaient mis en place à la Libération et qui sont des outils pour les salaires, l’emploi, les conditions de travail, etc.

Oui, en parlant de Croizat, nous ne rabâchons pas l’histoire, nous la mettons au premier plan pour susciter des luttes contre les atteintes en cours et celles qui se préparent avec la règle d’or que Sarkozy veut mettre en place comme un corset étranglant toutes possibilités sociales.

Par exemple, cette idée qui, actuellement, est avancée, qu’il faudrait en finir avec la cotisation Sécurité sociale et la remplacer par l’impôt (CSG) ou bien la TVA, c’est une idée qui vient des milieux du Medef pour ne plus avoir à payer des cotisations sociales. Cela part notamment d’un assureur, bien connu comme adversaire de la solidarité et adepte des assurances privées, il s’agit de Denis Kessler, ancien vice-président du Medef, qui avait demandé dans une tribune dans le journal Challenges au chef de l’État de mettre fin au compromis social de 1945.

Je me permets de rappeler qu’en 1945, Croizat dut batailler ferme pour imposer que le financement de la Sécurité sociale soit celui de la cotisation des salariés et de l’entreprise à partir de l’assiette salariale. À cette époque, déjà, certains exigeaient que ce soit l’impôt comme en Grande-Bretagne et l’on sait ce qu’est devenue la protection sociale britannique aujourd’hui quasiment entre les mains des assurances privées.

Oui, nous avons toutes les raisons en ce moment de parler de ces conquêtes sociales de la Libération car c’est cela que le gouvernement de droite veut extirper de la mémoire collective pour remettre en place des systèmes qui avaient fait faillite avant la Libération, et ces systèmes sont ceux qui actuellement défrayent la chronique boursière par leurs malversations, la spéculation et les conséquences pour le monde du travail.

Oui, nous allons continuer à faire connaître l’œuvre de Croizat et de ses compagnons, de ces grands moments que furent les conquêtes sociales de la Libération et du rôle du Conseil national de la Résistance qui, en pleine guerre, a établi le socle et les données de ces avancées sociales dignes de notre temps et qu’il s’agit aujourd’hui de préserver et de faire progresser face à la rapacité du capital.

Oui, le comité d’honneur de Croizat va poursuivre et intensifier ce travail de connaissance de ces conquêtes sociales, c’est notre pierre à la bataille pour défendre ce que Croizat considérait comme un droit inaliénable : le droit à la santé, à la retraite, à la sécurité dans le travail, à la famille.

Bernard LAMIRAND

Source


Ambroise Croizat, moderne penseur de la solidarité

Hommage du Parti communiste français, vendredi, à l’inventeur de la Sécurité sociale, lors d’une commémoration tournée vers l’avenir et la défense d’un bien commun.

«Dans une France libérée, nous libérerons le peuple des angoisses du lendemain ! Ces mots d’Ambroise Croizat écrits en janvier 1944 restent d’une surprenante actualité », a témoigné, vendredi, au Père Lachaise, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF. L’hommage (1) rendu pour le soixante et unième anniversaire de sa mort prend, en cette période électorale, un relief à la mesure des attaques contre le système de protection qu’il contribua à mettre sur pied. « La solidarité, le financement par cotisations sont modernes et d’actualité dans un monde d’exclusion », devait rappeler Pierre Laurent dans son discours.

Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale qui prend pour la première fois ses fonctions en novembre 1945 n’a pas été spécialement formé aux affaires de l’État. « C’est un ajusteur qui a commencé à travailler à treize ans, c’est un syndicaliste – secrétaire général du syndicat CGT de la métallurgie –, c’est un militant communiste de la première heure qui possède, à l’instar de toutes celles et tous ceux qui viennent de se battre contre la Bête immonde et leurs complices français et, qui commencent immédiatement à reconstruire la France, un sens aigu des responsabilités et du rôle de l’État. »

Ambroise Croizat, le « ministre des travailleurs », selon l’affectueux surnom qui lui fut donné de son vivant, « fut de ces personnalités politiques auxquelles notre pays, notre République et notre démocratie doivent leurs plus belles conquêtes sociales du Front populaire puis de la Libération ». Et d’en donner la liste : Sécurité sociale, généralisation des retraites, des congés payés et de la semaine de 40 heures, des conventions collectives, du régime des prestations familiales, des comités d’entreprise, du statut des délégués du personnel, de la médecine du travail, de la reconnaissance de maladies professionnelles, de la prévention et du traitement des accidents du travail, du statut des électriciens et des gaziers, de celui de la fonction publique…

Une liste correspondant mot à mot au travail de sape entamé par la droite, qui a détruit en cinq ans beaucoup de ce que des décennies de lutte avaient créé pour le bien commun. « En octobre 1950, nous rappelle l’historien Michel Etiévent, Ambroise Croizat prenait pour la dernière fois la parole à l’Assemblée nationale », et « prononçait des mots que nous, communistes de 2012, faisons entièrement nôtres, poursuit Pierre Laurent. Jamais, nous ne tolérerons que soit renié un seul des avantages de la Sécurité sociale. Nous défendrons à en mourir, et avec la dernière énergie, cette loi humaine et de progrès ».

 

(1) En présence, notamment, 
de sa fille, Liliane Caillaux-Croizat, 
et de Julien Croizat.

Lionel Venturini

Source


Edité par T 34 - 21 Feb 2012 à 23:10
Patria socialismo o muerte

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  Citer Radek Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 03 Feb 2012 à 19:43
Je me permets de reproduire ci-dessous un article écrit par Aimé Relave, ancien secrétaire confédéral, administrateur honoraire de la CNAVTS.


Par la diversité de ses prestations, par son universalité, la sécurité sociale constitue aujourd'hui un élément indispensable dans le vécu de la population de notre pays. En retour celle-ci a, en différentes occasions, exprimé un indéfectible attachement à cette réalisation.
Pour autant connaît-on l'origine de cette institution, qui constitue un des socles de la société contemporaine ? Connaît-on ceux qui au lendemain de la Seconde guerre mondiale en ont été les concepteurs et les réalisateurs dans un pays économiquement exsangue, mais duquel émanait la volonté d'ouvrir la voie à une société plus juste et plus solidaire ?
En ces temps d'une crise qui frappe en particulier les plus démunis et où, au prétexte de réformes certains entendent remettre en cause des droits collectifs durement conquis, nous avons le devoir de rappeler l'histoire et les hommes qui ont forgé cette conquête du monde du travail.
Aujourd'hui pour beaucoup d'historiens, ou prétendus, l'origine de la Sécurité sociale et sa mise en place tournent autour d'un seul homme : Pierre Laroque, haut fonctionnaire rallié au général de Gaulle à Londres dès 1940. Et oublient allègrement ceux qui furent à ses côtés dans la réalisation de cette oeuvre collective.
Pourtant dans la mise en place de la sécurité sociale, Ambroise Croizat tient une place à part.

Né avec le 20ème siècle à Notre-Dame de Briançon en Savoie, fils d'un militant syndical, il entre au travail à treize ans comme métallurgiste et continue complémentairement à suivre une formation professionnelle. En quelques années il devient, responsable syndical CGT. Il est ensuite élu, député communiste de Paris en 1936. A la déclaration de guerre en 1939 il entre dans la clandestinité. Arrêté quelques semaines plus tard il connaîtra la prison jusqu'en 1943. Libéré il est ensuite désigné comme membre de l'Assemblée consultative provisoire à Alger, puis à Paris et devient président de la commission des affaires sociales de cette instance.
Il commence, à ce titre, à travailler, entre autre, sur le projet de Sécurité sociale, défini par le Conseil National de la Résistance, et que vont concrétiser les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945.
Nommé ministre du travail en novembre 1945 par le général de Gaulle et maintenu à ce poste quasiment sans discontinuer jusqu'en 1947, date de départ des ministres communistes du gouvernement, il est sans doute celui qui au plan politique eut à mener les plus dures batailles pour faire adopter les lois qui fondaient le système et dans le même temps à convaincre les travailleurs que la Sécurité sociale devenait leur affaire, qu'elle était partie intégrante de leur salaire, et qu'il convenait de la défendre au même titre que celui acquis quotidiennement dans l'entreprise.

«Rien ne pourra se faire sans vous, leur disait-il, la Sécurité sociale n'est pas qu'une affaire de lois et de décrets. Elle implique une action concrète sur le terrain dans la cité, dans l'entreprise. Elle a besoin de vos mains».

A partir de 1944 et durant toute sa vie (il décédera en 1997), Pierre Laroque s'est employé à réaliser, promouvoir et défendre ce qui sera l'oeuvre de sa vie et constitue une des plus belles conquêtes du mouvement ouvrier. Pierre Laroque n'a jamais manqué de souligner le soutien et l'appui en toutes circonstances qu'il reçut de son ministre Ambroise Croizat et celui en particulier de la CGT.
En évoquant le souvenir de ces deux hommes, il ne s'agit pas de créer une dualité entre l'un et l'autre. Mais au contraire de bien mettre en lumière l'apport de chacun d'eux, et de tous ceux qui se sont investis dans cette grande réalisation. Ambroise Croizat le dira lui-même à la tribune de l'Assemblée nationale :
«L'ordonnance du 4 octobre à laquelle est à juste titre attaché le nom d'un ami qui nous est commun à tous M. Alexandre Parodi à a été le produit d'une année de travail et une réforme d'une trop grande / d'une trop grande ampleur, d'une trop
grande importance pour que quiconque puisse en réclamer la paternité exclusive.

Cette grande réforme n'appartient à aucun parti, aucun groupement et à aucune confession Cette sécurité sociae née de la terrible épreuve que nous venons de traverser appartient et doit appartenir à tous les Français et à toutes les Françaises sans considération politique philosophique ou religieuse. C'est la terrible épreuve que notre pays subit depuis plusieurs génération qui impose ce plan national et cohérent de sécurité .»
La Révolution industrielle amorcée au cours du XIXème siècle, le développement du capitalisme qui en résultait, n'avaient, malgré les luttes ouvrières, donné que peu de place à la Protection sociale de la population.
A travers la mise en place de la Sécurité sociale, c'est une révolution qui va se réaliser. C'est une page qui se tourne sur l'échec de la France anti-industrielle, qui ne voyait le salut de ses propriétaires de toutes catégories que dans l'aspiration à détenir un privilège si petit soit-il.
La Sécurité sociale, c'est également l'avènement de la société salariale et solidaire dans toute sa plénitude, dans une France demeurée majoritairement rurale, jusqu'aux années trente.
C'est le choix de la solidarité collective, intergénérationnelle en particulier à travers la répartition en retraite face à l'épargne qui à travers la capitalisation a ruiné des millions d'épargnants. Elle va à la fois débarrasser les travailleurs de la hantise du lendemain à travers la maladie ou l'accident, les aider à élever leur famille, à vivre une retraite.
Elle va également ouvrir la voie à une spirale positive qui va conduire à consommer, à s'instruire, à avoir des loisirs. Paradoxalement, cette possibilité liée au travail va constituer un socle pour se débarrasser dans le futur de l'hégémonie de celui-ci.
La mise en place d'un système de protection sociale à la hauteur des besoins était au lendemain guerre une aspiration profonde de l'ensemble des habitants de notre pays. Cette demande se fondait sur un double constat. D'abord, sur celui que les assurances sociales mises en place en 1930 ne couvraient qu'une partie de la population et que leur gestion atomisée à travers de multiples caisses, notamment sous contrôle de la Mutualité, était source de disparités dans l'accès aux droits. Ensuite parle fait que de grands pays disposaient déjà d'un système de protection sociale qui répondait davantage aux besoins de leurs citoyens.

Tel celui de l'Allemagne créé par Bismarck à la fin du 19ème siècle, et étendu aux populations des départements d'Alsace et de Lorraine occupés entre 1870 et 1918, puis maintenu par la suite «avec l'objectif d'y puiser des éléments susceptibles d'améliorer nos propres lois et de donner des avantages nouveaux à l'ensemble des travailleurs français».
Celui de l'Union Soviétique à travers un système de santé fonctionnarisé, financé par l'État, géré par les syndicats et mis en place après 1923, dont le dirigeant socialiste Albert Gazier dira en 1945 «le système d'assurance soviétique marque un très gros progrès sur tout ce qui existe dans les autres pays».
Enfin, le système anglais issu du rapport Beveridge, publié en 1942, qui donnait à l'État mission de protéger la population des grands risques et d'être dans le même temps un élément de politique économique.



Ambroise Croizat (1901 - 1951)

Par sa conception, et pour A. Croizat qui va en devenir le maître d'œuvre, le plan français de Sécurité sociale doit avoir une autre dimension, un autre objectif. Il se veut universel, c'est-à-dire ouvert à l'ensemble de la population généralisé, unifié, dans son fonctionnement, financé et géré parles cotisants.
Ambroise Croizat considère que «la généralisation du système est nécessaire parce que dit-il «il ne peut y avoir de Sécurité sociale digne de ce nom que si elle repose sur une très large solidarité nationale et il indique de manière prémonitoire il faudra bien qu'un jour, que j'espère prochain, la France se décide à avoir une assurance chômage».

Concernant le financement, il estime que «faire appel au budget de l'État, c'est inévitablement subordonner l'efficacité de la politique sociale à des considérations purement financières qui risqueraient de paralyser les efforts accomplis». Mais souligne t-il «il y a surtout une raison de fond c'est que la Sécurité sociale doit reposer sur un effort véritable des intéressés eux-mêmes». La contribution de l'employeur et celle du salarié c'est en réalité celle de l'entreprise et faut-il le préciser «toute l'évolution économique et sociale d'aujourd'hui tend à associer les travailleurs à la gestion des entreprises».

En ce qui concerne l'unicité, il indique : «Nous disposions d'une législation des accidents du travail, d'une législation des allocations familiales qui ne le cédaient en rien à celle des pays les plus évolués de l'Europe. Mais la variété même des formules et des techniques, la séparation établie entre des législations entièrement distinctes et procédant de principes différents et souvent opposés enlevaient aux efforts accomplis une parti de leur efficacité».
Enfin pour la gestion, il déclare «c'est là certainement l'innovation la plus profonde qui ait été apportée dans l'organisation nouvelle. Le plan français de Sécurité sociale entend confier à la masse des travailleurs la gestion de leur institution, et ajoute-t-il, Il ne saurait nous échapper que l'application de ce principe constitue une réforme de structure d'une importance exceptionnelle pour ce qui est des accidents du travail dont l'assurance relevait jusqu'à ce jour de compagnies commerciales, et pour les allocations familiales dont la gestion était purement patronale».
Cette précision n'est pas sans importance. Depuis la loi d'avril 1898 les compagnies d'assurances ont réalisé des profits indécents en gérant pour leur compte les blessures, mutilations, décès des salariés frappés au travail.

Comme toute mesure qui se veut révolutionnaire, novatrice dans l'évolution sociétale et la vie quotidienne, la Sécurité sociale a soulevé des oppositions, des craintes, des inquiétudes, des interrogations de la part des structures et des personnes déjà engagées dans des systèmes de couverture sociale.
Le patronat d'abord qui s'inquiète de la disparition de son influence dans la gestion des assurances sociales et surtout des allocations familiales, qui dénonce un système de caractère étatiste dans la gestion duquel l'entreprise sera en position de minorité, alors que sa contribution financière sera lourde et risquerait, selon lui, de mettre certaines d'entre elles en péril.
Les artisans, les agriculteurs, les commerçants qui refusent d'adhérer à un système qu'ils craignent de devoir financer sans en retirer de droits.

Opposition également très forte de la Mutualité à l'ordonnance du 5 octobre qui lui propose une mission à la fois nouvelle élargie et précise :
•    La prévention des risques sociaux,
•    L'encouragement de la maternité et la protection de l'enfance et de la famille,
•    Le développement moral intellectuel et physique des adhérents.
Mais ces objectifs ne sauraient suffire au mouvement mutualiste qui revendique son expérience de gestionnaire, ses réalisations sociales, son implantation sur le territoire. Il exprime son refus de l'obligation d'affiliation au nouveau système, sa gestion centralisée et considère que quelle que soit la formule choisie, «la Sécurité sociale ne saurait fonctionner sans le concours de la Mutualité, sous peine de danger grave pour la réussite même du projet. Enfin, la Mutualité n'exprime aucune confiance dans le rôle de complémentarité que le législateur entend lui confier».
Le débat est vif, profond, important. La Mutualité tente de sensibiliser l'opinion, mobiliser ses structures et ses millions d'adhérents contre les objectifs présentés et sa prétendue disparition.
Le grand Conseil de la mutualité des Bouches-du-Rhône intervient auprès du général de Gaulle pour lui faire savoir que «l'adoption de ce projet serait l'annulation de toute liberté individuelle ou d'association». L'union départementale des mutuelles de la Loire, une des plus importantes de France demande avec insistance au ministre le maintien des caisses d'assurances sociales mutualistes.
En réponse, Pierre Laroque ne manque pas de son côté de souligner que «la mutualité s'est enlisée et bureaucratisée dans les assurances sociales, alors que sa vocation est de faire du neuf, de jouer un rôle de pionnier». Outre les missions de prévention qui lui sont dévolues, la Mutualité va garder une intervention complémentaire en aval de la couverture assurée par la Sécurité sociale. Ce rôle que les intéressés considèrent comme mineur doit être en principe transitoire, dès que les conditions le permettront, la complémentarité disparaîtra !

Il faut toute la persuasion d'Ambroise Croizat pour apaiser les tensions, pour ouvrir une voie de collaboration franche et constructive entre les deux structures qui vont dans l'avenir fonder la couverture sociale de la population française.
Évoquant cette situation devant le Parlement. il déclare : «La Mutualité a toujours été à l'avant-garde du progrès social. C'est elle qui a pris la plupart des initiatives rendues ensuite générales et obligatoires par le législateur».
«Demain, dit-il, comme hier et aujourd'hui, c'est à la Mutualité qu'il incombera d'ouvrir des réalisations nouvelles. La Mutualité à sa place marquée dans l'organisation française de la Sécurité sociale. Elle doit être l'élément qui prend des initiatives nouvelles et réalise les expériences».
Petit à petit la situation s'apaise, la mutualité obtient des garanties dans le maintien de la gestion de certaines structures notamment chez les fonctionnaires à travers la loi Maurice.

Le corps médical qui s'était déjà opposé à la mise en place des assurances sociales voit dans la sécurité sociale un nouveau danger. Il craint de voir sa fonction étatisée, à l'image du système anglais. Il redoute que la suppression de l'entente directe entre le médecin et le patient, et celle du tiers payant ne sonnent le glas de la médecine libérale.

Là aussi le ministre rassure : «Je tiens, dit-il, à dissiper, une fois de plus, toute inquiétude en déclarant que nous ne songeons pas à fonctionnariser les médecins de France. Nous n'entendons pas les transformer en automates. Nous continuerons à suivre la ligne de conduite qui jusqu'à ce jour a assuré au corps médical sa pleine et complète liberté, et aux malades hommes et femmes le libre choix de leur médecin. Il es nécessaire, dit-il, qu'une franche collaboration entre le corps médical et les caisses permette de restreindre dans toute la mesure du possible les dépenses qui ne sont pas strictement nécessaires au rétablissement de la santé des assurés».
Il confirme au corps médical qu'il aura une place, à part entière dans les conseils d'administration des organismes de sécurité sociale, qui vont être mis en place.

Opposition également de la part de la Confédération syndicale Chrétienne - CFTC qui a refusé de siéger dans les CA des Caisses au moment de leur mise en place, au prétexte d'une étatisation du futur système, et d'une insuffisante représentation dans les conseils d'administration laissant à la CGT le soin de réaliser seule cette opération. Ambroise Croizat interviendra auprès de celle-ci pour qu'en attente des premières élections, définies par la loi du 30 octobre 1946, qui se dérouleront le 27 avril 1947, une place soit laissée aux syndicalistes chrétiens. La C.G.T répond favorablement. Le système se met en place avec la contribution effective de tous les représentants du monde du travail.

Les salariés cadres, qui, exclus des assurances sociales en 1930 ont constitué leur propre régime, et craignent d'en perdre les avantages à travers une intégration dans la Sécurité sociale. A. Croizat les rassure, négocie avec eux leur adhésion à la sécurité sociale et le maintien de leurs acquis à travers la Convention du 14 mars 1947 qui crée l'Association des régimes de retraite des Cadres -Agirc.

Il faut rassurer également les salariés affiliés à des régimes particuliers en leur montrant que la mise en place d'un système de retraite universel, assurant un droit à retraite, aux différentes catégories de la population, ne conduit pas à l'intégration immédiate de leur régime. Celle-ci ne saurait se concevoir que dans une perspective de maintien, et d'amélioration des droits. Ce sont l'esprit et la lettre de l'ordonnance du 4 octobre 1945.

Parallèlement, A. Croizat investit sur la santé au travail. Il crée la Médecine du travail en octobre 1946, instaure un système de prévention au travail qui à partir de différentes structures à la source du risque, c'est-à-dire l'entreprise, conduit à protéger au maximum les salariés. Ce sont le comité d'hygiène et de sécurité et les différents comités techniques qui s'y rattachent et dont la mission est d'élaborer une réglementation la plus en lien possible avec les techniques de production. Son activité ministérielle le conduit à être partie prenante dans la création et la mise en place des comités d'entreprise auxquels il confie une mission économique en phase avec l'ambition de l'époque, de rendre les salariés acteurs dans la gestion l'entreprise.

Il s'occupera également des congés payés des jeunes travailleurs, de l'égalité des salaires entre hommes et femmes, sans oublier bien entendu les personnes âgées auxquelles il voue une attention particulière au regard de l'extrême précarité d'une grande partie d'entre elles, ruinées et sans droit à pension au lendemain de la guerre. «Les petits rentiers sont aujourd'hui des pauvres, les vieux travailleurs touchent par jour ce qu'un manoeuvre gagne en une heure», titre en novembre 1944 un journal du soir.

Redevenu parlementaire, après la révocation des ministres communistes du gouvernement Ramadier en mai 1947, Ambroise Croizat continuera de siéger à la commission des Affaires sociales de l'Assemblée nationale Il mènera son activité en liens très étroits avec le mouvement syndical, de manière à être le plus au fait possible des besoins des travailleurs et de leurs aspirations.
Affaibli par ses années de captivité, ébranlé par la mort de son fils en juillet 1950, il décédera le 11 février 1951. Il venait d'avoir 50 ans. Plus d'un million de personnes suivront ses obsèques au cimetière du Père-Lachaise à Paris.
Militant ouvrier, homme d'État reconnu, le nom d'Ambroise Croizat reste indéfectiblement lié à la création de la Sécurité sociale. Il s'inscrit aux côtés de tous ceux qui ont contribué à l'évolution de la société tout entière. Il est aujourd'hui légitime que son action soit reconnue et son souvenir honoré.

Supplément Ça bouge n°134, journal CGT organismes sociaux, sept. 2010, pp. 4-6.






Edité par Radek - 03 Feb 2012 à 21:00
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