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[philosophe] Slavoj Žižek

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  Citer Vladimir Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Sujet: [philosophe] Slavoj Žižek
    Envoyé : 14 Aug 2008 à 18:09
Ce fil est dédié au culte de Slavoj Žižek par la discussion et la collecte de sa pensée.
 


 Liste des documents 
  • Document n°1 : Interview de Salvoj Zizek sur NiteBeat à porpos de son livre La marionnette et le nain (anglais) : Voir la video
« Si quelqu'un dit que Lacan est difficile, c'est de la propagande de classe. »

  • Document n°2 : Slavoj Zizek analysant les différents systèmes d'évacuation des déchets corporels. (anglais) Thème : l'idéologie. Voir la video.
  • Document n°3 : Slavoj Zizek s'exprime à propos de son nouveau livre Fragile absolu. Thèmes : Le capitalisme global et la disparition de l'aliénation ; l'universalisme ; les antagonismes du système capitaliste et notre avenir ; le rôle de la violence dans l'Histoire ; la libération ; le christianisme.  Voir la video.
  • Document n°4 :Entretien avec Philosophie Magazine.




Edité par Vladimir - 15 Aug 2008 à 14:56
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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 14 Aug 2008 à 18:42
Génial! J'adore ses mouvements quand il parle. LOL
Et il a du courage de se déclarer marxiste à télévision américaine. Smile
Par contre, j'ai rien compris à ce qu'il disait sur la société de consommation (juste après l'exemple de la grand-mère).

Une autre sur le lien entre les toilettes et l'idéologie LOL :





Edité par Vladimir - 15 Aug 2008 à 14:56
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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 14 Aug 2008 à 19:00


http://www.dailymotion.com/video/x4jk0c_csoj-slavoj-zizek-250208-22_politics
Le psychanalyste marxiste Slavoj Zizek s'exprime à propos de son nouveau livre. Je vous invite tous à découvrir cette passionnante personnalité.

Citations de Slavoj :

« L'inconscient européen est structuré comme les Balkans. »
« On a besoin de plus d'aliénation. »
« Moi malheureusement je reste au fond un vieux marxiste. »
« Le problème c'est le capitalisme global. »
Le présentateur : « Slavoj Zizek, vous n'êtes pas stalinien, vous êtes anti-stalinien. » Réponse de Slavoj Zizek : « Même là j'ai des doutes. »
« Les Cubains sont fidèles à la castration. Tout est dans le nom : Fidel Castro. »
« Le plus grand moment de la Révolution Française c'est quand la délégation des noirs d'Haïti a été reçue à l'Assemblée nationale. C'est ça le moment de l'universalisme veritable. »
« Il y a tellement d'antagonismes dans le capitalisme mondial qu'à un certain moment on sera obligés ou bien à inventer un nouveau mode d'existence sociale, ou bien, ce qui nous attend - les signes sont déjà là aujourd'hui -, c'est une nouvelle société autoritaire avec beaucoup de ségrégation, de nouvelles formes d'apartheid. »
« Je crois que l'état présent ne peut pas durer indéfiniment. Après vingt, trente ans, ça sera fini »
« Je suis un révolutionnaire pessimiste. »
« Ce qui m'intéresse, c'est la violence invisible ; la violence qui est nécessaire pour que les choses restent comme elles sont. »
« Gandhi c'est un personnage très violent. »
« La libération, c'est pas comme dans la mythologie New Age où on doit faire un cheminement intérieur et se libérer. Je reste dans l'héritage chrétien où la vérité ne peut être supportée par un seul homme. »
« Certains de mes amis pensent que je suis un protofasciste. »
« La libération, c'est Fight club. »
« Je suis totalement athée. »
« Je crois que le christianisme est une religion d'un athéisme radical. »
« La mort de Jésus, c'est la mort de Dieu. »
« L'esprit de Dieu, c'est le Parti Communiste. »
« Le message véritable du christianisme, c'est que Dieu nous fait confiance. »
« C'est un athéisme radical. »
« Il y a une vérité universelle, mais elle n'est accessible que d'un point de vue engagé. »
« Je suis badiouien. »



Edité par Vladimir - 15 Aug 2008 à 00:29
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  Citer Vladimir Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 14 Aug 2008 à 19:04
Si c'est un nouveau document il faut rajouter le titre du document pour que je le rajoute. 
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  Citer Rep. Dem Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 15 Aug 2008 à 10:39
Savez vous s'il existe une version en ligne de ses écrits (ou alors des longs extraits) ?
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  Citer Vladimir Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 15 Aug 2008 à 14:23
Les plus longs textes que l'on peut trouver sont des articles, souvent en anglais. Mais plusieurs de ses livres ont été traduits en français.


Document n°4 : Entretien de Slavoj Zizek avec Philosophie magazine


Slavoj Žižek : « Il est permis de ne pas jouir »

Qu'il prenne la défense du sujet cartésien, des systèmes métaphysiques ou des grands projets idéologiques, Slavoj Žižek se veut à l'opposé du scepticisme et de l'obscurantisme qui caractérisent l'époque « postmoderne ». Ce globe-trotter se signale aussi par son style : s'il excelle à formuler des critiques radicales et des questions percutantes, sa pensée est toujours en mouvement et comme insaisissable.

Propos recueillis par Nicolas Truong
Photographies de frédéric poletti
Le Slovène Slavoj Žižek (prononcez « Slavoï Jijèk ») passe pour être une star de la « pop philosophie ». Formé par la théorie française des années 1970, il rencontre la pensée de Jacques Lacan qu'il confronte depuis lors à la philosophie. Entre l'Institut d'études sociales de Ljubljana, qu'il dirige, et les multiples universités dont il est l'invité, il fait dialoguer sans relâche la psychanalyse et la théorie critique, pour penser les événements planétaires et la culture populaire. De Marx à Matrix, de Hegel à Hitchcock, cet ancien candidat à l'élection présidentielle slovène développe une critique du capitalisme global mais aussi de certaines impasses de la gauche radicale.
La tolérance multiculturelle lui apparaît ainsi comme l'idéologie du capitalisme planétaire et même une forme de racisme. Avec l'art de la digression qui le caractérise, il montre que le devoir du philosophe n'est pas tant de trouver des solutions que de formuler les bonnes questions.
Et que celui du psychanalyste serait davantage de résister à l'idéologie de la tyrannie du plaisir que de céder à l'injonction de la jouissance immédiate.

Philosophie magazine : Selon vous, « le sujet qui fâche » aujourd'hui les philosophes, c'est le sujet cartésien, le fameux cogito qui fonde la métaphysique moderne. Pourquoi une « sainte alliance » se ligue-t-elle contre lui ?
Slavoj Žižek : Toutes les orientations de la philosophie contemporaine se définissent par une opposition au sujet cartésien (1). Après avoir dominé la pensée moderne, toute la philosophie contemporaine s'est évertuée à en montrer les dangers. Martin Heidegger et ses disciples font du sujet cartésien le point d'ancrage de la domination de la technique sur les êtres et les choses. Les marxistes considèrent qu'il n'y a pas de sujet abstrait, mais seulement des hommes concrets pris dans la contingence de la vie matérielle. Les féministes considèrent que le cogito est une des figures du « phallogocentrisme » occidental. Les écologistes reprochent à Descartes d'avoir fourni les fondements philosophiques de l'exploitation brutale de la nature dont il se voulait « maître et possesseur ». La liste est longue… Bien qu'il s'agisse de tendances tout à fait opposées, ces critiques convergent dans la même dénonciation. 

D'autres philosophes font-ils les frais de cette critique tous azimuts ?
L'autre philosophe qui subit le même opprobre, c'est Hegel. Pour la nouvelle sainte alliance philosophique contemporaine, la prétention au savoir absolu doit être combattue. L'époque « postmoderne » nous demande de renoncer aux projets métaphysiques et politiques, parce qu'il y aurait une équivalence entre la totalité et le totalitarisme.
Nous avons besoin de les réhabiliter sans naïveté. Depuis mes débuts, ma méthode consiste à convoquer la philosophie au regard des analyses de Jacques Lacan. D'un point de vue lacanien, le sujet de l'inconscient, c'est bien le cogito cartésien, c'est-à-dire le sujet fini jeté dans un monde de vie opaque. Il y a un moment de folie chez Descartes, notamment à travers ce doute radical et méthodique qui, dans les Méditations, nie jusqu'à l'existence de la réalité. Je ne propose pas un retour naïf au cogito, mais cherche à mettre en lumière son envers méconnu, toujours en excès.

Quelle est l'origine d'une telle méconnaissance ?
Nous vivons une crise de civilisation et une désorientation de la pensée. L'opinion dominante consiste à dire que cette crise vient de la prédominance de la subjectivité cartésienne qui culmine dans la domination du « monde de la technique », comme le dit Heidegger. À l'encontre de l'impérialisme du sujet, il est donc recommandé d'accepter la finitude, de refuser la maîtrise au profit de l'abandon de soi. 

D'où provient, selon vous, la crise de la pensée contemporaine ?
Je crois qu'elle provient du refus de se confronter à l'abîme de la subjectivité. Cet abîme, c'est qu'il n'y a pas de « grand Autre », pour reprendre le vocable de Jacques Lacan, qu'il n'y a pas de grande substance symbolique, comme Dieu, la nature, le prolétariat ou le marché. Prenons l'exemple du « totalitarisme », même si par ailleurs j'ai critiqué les usages idéologiques de cette fonction (2). Dans la structure perverse du totalitarisme, le sujet se pose comme l'instrument d'un grand Autre. Pour Staline, le grand Autre absolu, c'est la nécessité historique, le prolétariat, etc. Une anecdote historique aide à comprendre cela. Juste après la mort de Staline, ont paru en URSS les premiers tomes d'une gigantesque encyclopédie soviétique où figuraient deux pages sur Beria (1899-1953), ancien chef suprême de la police politique et vice-président du Conseil des commissaires du peuple, qui avait été entretemps liquidé par le parti. Tous les abonnés ont reçu un courrier leur demandant de remplacer ces deux pages sur Beria par deux autres sur le détroit de Bering ! Chaque abonné a été obligé de renvoyer les deux pages obsolètes à l'éditeur et de coller en retour les nouvelles. Tout le monde était au courant de la manipulation, mais tout fonctionnait comme s'il y avait un grand Autre envers qui la continuité devait être rétablie. C'est comme si ces deux pages faisaient tenir le système tout entier. J'y vois la preuve ontologique qu'il y a un grand Autre pour le stalinisme, dont un des paradoxes réside dans cette combinaison entre
une cruauté brutale mêlée à une sensibilité exacerbée aux apparences. Voilà l'ironie stalinienne : accoler une sinistre cruauté oppressive à une croyance naïve dans un grand Autre.

Comment réinventer l'espace politique dans le contexte de globalisation qui est le nôtre ? Comment le philosophe peut-il contribuer à redonner du sens à la politique ?
On n'a pas encore trouvé la formule idéale pour affronter le capitalisme global. Nous sommes en train de parvenir à une époque sans monde. Car le capitalisme global n'est pas un monde, ni même une civilisation, mais une machine neutre et universelle qui peut fonctionner dans tous les mondes, qu'ils soient hindouiste, chrétien ou bouddhiste. Le devoir du philosophe n'est pas d'inventer un programme ou de trouver des solutions politiques, mais de montrer comment la perception biaisée d'un problème peut le mystifier. Prenons le racisme, qui est systématiquement posé comme un problème de tolérance, de respect, d'ouverture à l'autre. Remarquez tout d'abord que le mot de « tolérance » est absent du vocabulaire d'un Martin Luther King, par exemple. Il préférait parler d'égalité ou de justice. Car la lutte antiraciste n'est pas une lutte pour la tolérance. La mystification, c'est qu'avec une telle perception du racisme, nous glissons d'un problème politique vers un problème culturel. Et une grande partie de la gauche qui s'appuie sur les études culturelles (cultural studies) a contribué à cette mystification qui se matérialise dans la « culturalisation » du politique. Pour Jacques Rancière, nous sommes entrés dans la « société postpolitique ». De son côté, Alain Badiou montre très bien comment l'art, l'amour ou la politique, qui sont des dimensions fondamentales de la vérité, ont été remplacées par des faux-semblants. On ne parle plus d'amour mais de sexe ; plus d'art mais de culture ; plus de politique mais d'administration. Deux paradigmes, en apparence antagonistes, dominent cette nouvelle période historique dépolitisée et « culturalisée ». D'un côté, l'optimisme du philosophe Francis Fukuyama, selon lequel nous serions arrivés à la « fin de l'histoire » avec le triomphe du capitalisme global, de la démocratie libérale et de la  tolérance multiculturelle. De l'autre, le pessimisme de Samuel Huntington, qui théorise le « choc des civilisations ». Je crois qu'il s'agit de l'envers et de l'endroit d'une même position, d'une même entreprise de dépolitisation.
Le « choc culturel », c'est précisément la forme que prend la politique lorsque l'histoire est terminée. Dans nos sociétés largement dépolitisées, le seul champ du politique qui reste est celui du conflit des civilisations.

Comment le philosophe critique peut-il démystifier les manières trompeuses d'aborder la question cruciale de l'écologie, par exemple ?
La confrontation la plus sérieuse avec le problème écologique consisterait tout d'abord à accepter les conclusions des grands darwiniens comme Stephen Jay Gould, selon lequel la nature n'existe pas. L'attitude critique et rationnelle consiste à abandonner cette vision néoromantique qui envisage la nature comme un mouvement circulaire équilibré que la démesure de l'homme serait amenée à perturber. La leçon de Stephen Jay Gould, c'est que la nature est elle-même pleine de catastrophes, qu'elle est une série d'accidents, qu'elle est excès et folie. Qu'est-ce que le pétrole, si ce n'est la trace organique d'un cataclysme naturel inimaginable ? Une des conséquences néfastes de l'échec du socialisme réel et même de l'État-providence, c'est que nous n'avons plus confiance dans les grands actes, les grands projets transnationaux, les grandes décisions politiques. Une grande politique étatique serait immédiatement assimilée au danger totalitaire. La seule façon de se confronter à la problématique écologique est de réhabiliter les grands projets, les grandes mesures collectives d'État.

Faut-il également réhabiliter les grands récits explicatifs du monde ?
Absolument. Comme l'ont déjà remarqué de nombreux auteurs, cette histoire sur la fin des grands récits explicatifs du monde comme l'hégélianisme ou le marxisme, c'est le grand récit ultime. La « condition postmoderne » est elle-même un grand récit. Nous sommes condamnés aux grands récits. Il faut réhabiliter les grands récits, mais aussi l'universalisme actif. Car je crois, comme Alain Badiou, que l'universalisme est toujours engendré par une prise de position subjective. Prendre parti, c'est la seule manière d'être universel.

Vous êtes également psychanalyste. Où en est le psychisme de l'individu contemporain
à l'heure du déclin de l'autorité traditionnelle ?
L'autorité paternelle décline, c'est un fait.
Je ne suis pas d'accord pour autant avec les conservateurs lacaniens qui, tels Pierre Legendre, pensent que la solution réside dans un retour à l'ordre symbolique de l'autorité paternelle. Face à ce phénomène réactionnel, au sens nietzschéen du terme, il faut inventer de nouvelles formes de collectifs, et même de disciplines collectives qui ne fonctionneront pas sur le mode de l'autorité paternelle. Nous vivons la fin de l'autorité symbolique, mais il est impossible d'y revenir. La seule chose que peut faire le philosophe, c'est de déployer l'impasse.

La psychanalyse n'est-elle pas dépassée par la fin de la répression sexuelle ?
Au contraire. Dans les vieux temps héroïques de la psychanalyse, Freud et ses disciples disaient à leurs patients : « Vous ne pouvez pas jouir à cause des interdits moraux, sociaux, familiaux. Le travail d'analyse permettra de débloquer la situation. » À l'époque plus permissive où nous vivons, la beauté de la psychanalyse consiste à résister à l'injonction de l'idéologie de la jouissance. Le message du psychanalyste contemporain à ses patients n'est plus : « On va vous aider à jouir », mais : « Vous avez le droit de ne pas jouir. » La psychanalyse peut briser cette injonction « surmoïque » et idéologique de la jouissance en disant au sujet qu'il est permis de ne pas jouir.

D'où vous vient cette manière de penser aussi bien à partir des canons philosophiques de la tradition, comme Descartes ou Hegel, que du cinéma, de l'opéra, voire même, dans votre Plaidoyer en faveur de l'intolérance, à partir de l'observation de la forme des cuvettes des toilettes occidentales ?
Dans tout édifice philosophique, il y a une liaison avec une pratique non philosophique. Chez Platon, ce sont les mathématiques ; chez Descartes, c'est la science ; chez Marx, la politique ; chez Heidegger, la poésie. De façon constitutive, la philosophie a besoin de partenaires et de points de références extérieurs.

Diriez-vous, comme Jean-Luc Godard, que le cinéma est « une forme qui pense » ?
Absolument. Le cinéma est une forme de pensée, et non pas une illustration naïve des concepts philosophiques. Prenons l'exemple de Short Cuts (1993), le merveilleux film de Robert Altman tiré des nouvelles de Raymond Carver. D'ordinaire, les critiques bien-pensants de gauche réduisent son cinéma à une critique du désespoir de la classe moyenne, des petites gens des banlieues. C'est incontestablement un aspect du film. Mais n'y a-t-il pas, dans ces multiples séries d'intersections contingentes, avec des résultats imprévus, comme une ontologie spinoziste ou même deleuzienne, une approche de la vie plurielle, ouverte et optimiste ? Il me semble crucial de ne pas rater cette approche.

L'élection présidentielle française est-elle un objet philosophique ou politique  intéressant ?
À l'échelle des problèmes de la planète, c'est un non-événement. Deux figures de la post-politique s'affrontent au sein du capitalisme global. D'un côté, la post-politique de la troisième voie de Tony Blair et de Bill Clinton ; de l'autre, la post-politique populiste de droite, incarnée par George Bush ou Silvio Berlusconi. Le choix entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy me semble relever de cette « alternative ».

Créationnisme, fondamentalisme religieux, religion de la marchandise… Vivons-nous un nouvel obscurantisme  ?
Le 21 décembre 2006, un député polonais du parti Droit et Justice, Artur Górski, a déposé devant le parlement une proposition de loi visant à reconnaître au Christ le titre de « roi de Pologne ». Même l'Église s'y est refusée. Mais cette affaire est symptomatique de la décadence dans laquelle nous nous trouvons. Nous vivons une époque très opaque. Jürgen Habermas a sans doute raison de parler de la « nouvelle opacité » qui gagne nos sociétés en apparence transparentes. Nous vivons un nouvel obscurantisme qui se combine très bien avec la modernité technoscientifique. Aux États-Unis, les fondamentalistes chrétiens sont totalement immergés dans la science la plus avancée et le cyberespace. À tel point qu'un de leurs rêves consiste à parier qu'avec l'ADN retrouvé sur le prétendu saint Suaire de Turin, il sera possible de cloner le Christ ! La désorientation de la pensée est totale. C'est pourquoi nous avons besoin de philosophie, plus que jamais, pour nous frayer un chemin dans le désert du réel et le chaos du monde .


Edité par Vladimir - 15 Aug 2008 à 15:04
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  Citer Miracle Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 15 Aug 2008 à 17:46
excellente idée que ce fil, je trouvais qu'on ne parlait pas assez de cet homme génial.
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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 28 Aug 2008 à 19:52
Livres de Slavoj (je mets ceux qui ont l'air intéressant - je n'ai encore rien lu de lui) :
Plaidoyer en faveur de l'intolérance :
"L'idée que le plus grand danger réside dans les différentes formes d'intolérance, de nature ethnique, religieuse ou sexuelle fait aujourd'hui consensus. Mais doit-on forcément la partager ? Le modèle de tolérance multiculturelle dominant est-il si innocent que cela ? Il se pourrait bien, en fait, que se dissimule derrière ce principe d'indulgence un processus de dépolitisation généralisé, voire le glas de toute politique véritable, c'est-à-dire conçue comme production d'" universels concrets" aptes à donner un sens à notre agir. Le multiculturalisme dépolitisé est la nouvelle idéologie hégémonique du capitalisme global, partagée aussi bien par la droite que par la gauche. Il est donc nécessaire de réaffirmer l'importance de la passion politique, fondée sur la discorde.
Slavoj Zizek émet ici l'idée qu'une forte dose d'intolérance est nécessaire pour élaborer une critique pertinente de l'ordre présent des choses. Il est indispensable d'attaquer les prises de position multiculturelles défendues habituellement avec zèle, et de plaider pour une nouvelle politisation de l'économie. La tolérance, il ne devrait même pas y avoir de maisons pour cela..."

- La parallaxe :
"La parallaxe est le déplacement apparent d'un objet que provoque un changement du point d'observation. Le philosophe ajoutera que la différence observée n'est pas simplement subjective. Dans la terminologie hégélienne, on dira plutôt que le sujet et l'objet sont en fait intrinsèquement " médiatisés " si bien qu'un changement épistémologique dans le point de vue du sujet traduit toujours un changement ontologique dans l'objet lui-même. On connaît aujourd'hui toute une série de parallaxes, dans des domaines très différents. Dans la physique quantique (la dualité de l'onde et du corpuscule) ; dans la neurobiologie (l'écart entre le cerveau et la pensée) ; la parallaxe de la différence ontologique la discordance entre l'ontique et l'ontologique ; la parallaxe du Réel (le réel lacanien n'a aucune positivité substantielle, il est juste l'écart entre la multiplicité des points de vue qui le visent) la parallaxe de l'inconscient, qui commande l'absence de mesure commune entre les deux aspects de l'édifice théorique de Freud l'interprétation des formations de l'inconscient et la théorie des pulsions ; et enfin la parallaxe politique, dont le vieux nom est " lutte des classes ". Finalement, ce livre tente de renouveler le matérialisme dialectique, tout en restant fidèle au projet communiste."

Vous avez dit totalitarisme ? Cinq interventions sur les (més)usages d'une notion :
"Dans ces essais foisonnants et décapants, qui constituent une voie d'accès idéale à son œuvre, Slavoj Zizek propose une réinterprétation vigoureuse du " siècle des totalitarismes ", du fonctionnement de l'Etat stalinien, du système concentrationnaire nazi et, plus généralement, de la condition post-tragique qui est la nôtre. Ces analyses s'appuient notamment sur les catégories élaborées par Jacques Lacan, dont l'emploi est ici clair et éclairant, et sur l'examen d'?uvres de la culture populaire et classique (d'Antigone à John Woo, en passant par Chostakovitch, Hitchcock, James Bond et Spielberg). Au terme de ces investigations, ce sont les usages politiques contemporains de la notion de totalitarisme qui se trouvent mis en question, ainsi que la possibilité de l'émergence d'une politique d'émancipation radicale : " La notion de totalitarisme a toujours été une notion idéologique au service de l'opération complexe visant à neutraliser les " radicaux libres ", à garantir l'hégémonie libérale-démocrate, et à dénoncer comme pendant ou double de la dictature fasciste de droite la critique de gauche de la démocratie libérale. Loin d'être un concept valable, la notion de totalitarisme est une sorte de subterfuge théorique ; au lieu de nous donner les moyens de réfléchir, de nous contraindre à appréhender sous un jour nouveau la réalité historique qu'elle désigne, elle nous dispense de penser, et même nous empêche activement de le faire. ""

- Le Spectre rôde toujours . Actualité du Manifeste du Parti communiste :
"Après la chute du mur de Berlin, le marxisme a peut-être été enterré un peu trop vite. Pourtant, dans sa version troisième millénaire, ultralibérale et mondialiste, le capitalisme est plus sauvage que jamais, certes différemment mais au moins autant qu'à l'époque où Marx rédigeait Le Manifeste du Parti communiste. Dans deux essais décapants, l'auteur confronte les problèmes du monde actuel avec les principaux concepts marxistes afin de vérifier s'ils restent toujours pertinents. Et si Marx n'avait pas tout faux ?"

Fragile absolu . Ou Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu ? :
"Le cœur subversif de l'héritage chrétien est bien trop précieux pour être abandonné aux intégrismes et à la multitude des spiritualismes New Age. Christianisme et marxisme doivent combattre main dans la main, agripper le principe de charité, et défendre cette Altérité utopique dont toute position révolutionnaire devrait s'inspirer. Zizek met en place une discussion théologique qui confronte le Décalogue avec les droits de l'homme. Il retrace la genèse de l'Absolu, tant sur le plan philosophique (Schelling, Hegel, ou Heidegger) que théologique (saint Paul) et psychanalytique (Freud), à la lumière du paganisme, du néopaganisme, du judaïsme et du christianisme. Puis il démontre la vocation révolutionnaire de l'agapè paulinien qui tend moins à suspendre la Loi que son cercle vicieux, induit par le désir de transgression. Et si le pari chrétien n'était pas la rédemption, mais cette forme de " haine " prescrite par le Christ quand il appelle l'homme à se " débrancher " de la communauté ? Et si le dépassement de cette Loi même plaidait pour son abandon ? Un essai qui relance, dans une perspective passionnante, les enjeux ontologiques et anthropologiques de la religion."
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  Citer maarnaden Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 28 Aug 2008 à 22:54
J'ai essayé de lire son bouquin sur le totalitarisme... certaines choses intéressantes, mais j'ai décroché au milieu... je n'ai rien compris quand il analyse le parti communiste et l'union soviétique... il a un style très complexe je trouve et ses références à la psychanalyse sont, pour moi, totalement incompréhensibles... pas mal de phrases sonnent vraiment comme du verbiage métaphysique... peut-être la traduction, ou bien lui qui reste volontairement obscur... et moi, les philosophes obscurs qui utilisent un langage hypercomplexe, ça m'énerve un peu... j'ai tendance à considérer que ne pas pouvoir être compris du plus grand nombre, c'est un défaut... il faut cependant que j'avoue que je n'y connais quasiment rien en psychanalyse et tutti quanti...

Edit: ceci dit, c'est ce que je pensais de Debord il y a quelques années, et l'ayant relu récemment, j'ai trouvé ça très clair et même un peu simplet... alors, on verra bien

Edité par maarnaden - 28 Aug 2008 à 22:55
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  Citer maarnaden Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 31 Aug 2008 à 19:18
J'indique aussi qu'est prévue la parution en septembre 2008 aux éditions Aden (collection Grande Bibliothèque) de l'ouvrage "Au bord de la révolution. Lénine commenté par Zizek", de Slavoj Zizek donc...
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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 13 Nov 2008 à 11:19
Zizek vient de publier un livre sur Mao. Je l'ai acheté. Je vais essayé de le lire le plus tôt possible et vous dire ce que j'en ai pensé.
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  Citer Vladimir Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 13 Nov 2008 à 15:18
Dans un de ses livres, La subjectivité à venir, il distingue le réel de la réalité (sociale) et explique que "le réel ne se découvre qu'à travers l'inconsistance du fantasme". C'est intéressant dans la mesure où il poursuite la volonté marxiste d'extraire le vrai de son cache-sexe idéologique.
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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 13 Nov 2008 à 19:46
Donc, selon Zizek, le réel ce serait le... réel (!) et la réalité le réel vu à travers le prisme de l'idéologie dominante?
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  Citer Rep. Dem Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 16 Nov 2008 à 04:58
Luttes des classes à Wall Street, par Slavoj Žižek.

La première chose qui saute aux yeux lorsqu’on observe les réactions actuelles à l’effondrement financier, c’est que… personne ne sait vraiment ce qu’il faut faire. Cela provient du fait que l’incertitude fait partie du jeu ; la manière dont le marché va réagir dépend non seulement de la confiance que les acteurs accorderont aux interventions gouvernementales, mais aussi, et plus encore, du degré de confiance qu’ils pensent pouvoir prêter aux autres acteurs : on ne peut prendre en compte les effets de ses propres interventions. Nous sommes ainsi contraints de faire des choix sans disposer du savoir qui nous permettrait de faire un choix éclairé, ou, comme le dit John Gray : “Nous sommes contraints de vivre comme si nous étions libres.”

Mais puisqu’on ne cesse de nous répéter que la confiance et la croyance sont déterminantes, nous devrions aussi nous demander dans quelle mesure le fait que l’administration américaine ait, dans la panique, rehaussé les enjeux, n’a pas aggravé le danger qu’elle tente de conjurer. Il est aisé de remarquer la similarité du langage utilisé par le président Bush dans son allocution au peuple américain après le 11-Septembre et dans celle qui a suivi l’effondrement financier : on dirait deux versions du même discours.

En ces deux occasions, il a évoqué la menace qui pesait sur l’”American way of life” lui-même et la nécessité de réagir de manière rapide et décisive afin d’y faire face. A deux reprises, il en a appelé à l’abandon provisoire des valeurs américaines (les garanties concernant les libertés individuelles, le capitalisme de marché) pour sauver ces mêmes valeurs. Ce paradoxe est-il inévitable ?

La pression visant “à faire quelque chose” s’apparente ici à la compulsion superstitieuse à faire un geste lorsque nous observons un processus sur lequel nous n’avons aucune influence véritable. Il arrive aussi parfois que nous agissions pour ne pas avoir à parler et à penser à ce que nous faisons. Par exemple, pour répondre rapidement à un problème, en débloquant 700 milliards de dollars au lieu de se demander comment il est apparu.

Revenons au 15 juillet dernier, quand le sénateur républicain Jim Bunning attaquait le président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, Ben Bernanke, en affirmant que sa proposition prouvait que “le socialisme est bel et bien vivant en Amérique” : “La Fed veut désormais être le régulateur de risque systémique. Mais la Fed est le risque systémique. Accroître le pouvoir de la Fed revient à donner au gamin qui a brisé votre fenêtre en jouant au base-ball dans la rue une batte plus grande, et à considérer que cela résoudra le problème.”

Bunning a été le premier à exposer publiquement les grandes lignes du raisonnement justifiant la révolte du Parti républicain contre le plan de sauvetage fédéral. Ce raisonnement mérite que nous y regardions de plus près. Nous pouvons ainsi remarquer que la résistance au plan de sauvetage a été formulée en termes de “lutte des classes” : la Bourse, Wall Street, contre la rue, Main Street. Pourquoi devrions-nous aider les responsables de la crise (”Wall Street”), et laisser les simples emprunteurs (dans “Main Street”) payer le prix fort ? N’est-ce pas là un parfait exemple de ce que la théorie économique appelle le “risque moral” ? Ce dernier se définit comme “le risque que quelqu’un agisse de manière immorale parce qu’il se sait protégé par les assurances, les lois ou d’autres institutions contre les préjudices que son comportement pourrait sinon engendrer”. Autrement dit, si je suis assuré contre les incendies, je prendrai moins de précautions contre le feu (ou, à l’extrême, je mettrai même le feu aux bâtiments que j’ai assurés mais qui génèrent des pertes). La même chose vaut pour les grandes banques : ne sont-elles pas protégées contre les grosses pertes tout en étant capables de conserver leurs profits ? Nous ne serons pas surpris d’apprendre que Michael Moore a déjà écrit une lettre publique dans laquelle il dénonce le plan de sauvetage comme le pillage du siècle. Ce chevauchement inattendu de la gauche et des républicains conservateurs devrait nous donner matière à penser.

Ils ont en commun leur mépris pour les grands spéculateurs et PDG qui tirent profit des décisions hasardeuses mais sont protégés des faillites par les parachutes dorés. N’en va-t-il pas de même pour la faillite d’Enron en janvier 2002, que l’on peut interpréter comme une sorte de commentaire ironique sur l’idée de société du risque ? Les milliers de salariés qui ont perdu leur emploi et leurs économies ont été assurément exposés à un risque, mais sans avoir vraiment d’autre choix. Ceux qui, au contraire, avaient non seulement une réelle connaissance des risques, mais aussi la possibilité d’intervenir dans la situation (les dirigeants), ont minimisé leurs risques en encaissant leurs actions et leurs options avant la faillite. S’il est donc vrai que nous vivons dans une société de choix risqués, certains (les patrons de Wall Street) opèrent les choix, tandis que les autres (les gens ordinaires payant des hypothèques) assument les risques…

Donc le plan de sauvetage est-il réellement une mesure “socialiste”, l’aube du socialisme d’Etat aux Etats-Unis ? Si tel est le cas, c’est en un sens bien singulier : une mesure “socialiste” dont le but premier n’est pas de venir en aide aux pauvres, mais aux riches, non pas à ceux qui empruntent, mais à ceux qui prêtent. L’ironie suprême réside ainsi dans le fait que la “socialisation” du système bancaire est acceptable lorsqu’elle sert à sauver le capitalisme : le socialisme est néfaste - sauf lorsqu’il permet de stabiliser le capitalisme.

Et si, cependant, un “risque moral” était inscrit dans la structure fondamentale même du capitalisme ? Autrement dit, le problème résulte du fait qu’il est impossible de les séparer : dans le système capitaliste, le bien-être dans Main Street est subordonné à la prospérité de Wall Street. Ainsi, alors que les populistes républicains qui s’opposent au plan de sauvetage agissent mal pour de bonnes raisons, les partisans du renflouement agissent bien pour de mauvaises raisons. Pour le dire dans les termes plus raffinés de la logique propositionnelle, leur relation est non transitive : bien que ce qui est bon pour Wall Street ne le soit pas nécessairement pour Main Street, Main Street ne peut prospérer si Wall Street va mal. Et cette asymétrie donne un avantage a priori à Wall Street.

Tout cela montre clairement qu’il n’existe pas de marché neutre : dans chaque situation particulière, les coordonnées de l’interaction marchande sont toujours régulées par les décisions politiques. Le vrai dilemme n’est donc pas de savoir si l’Etat doit intervenir ou pas, mais sous quelle forme il doit le faire. Et nous sommes ici confrontés à la politique véritable : la lutte pour définir les coordonnées “apolitiques” fondamentales de nos vies. Tous les problèmes politiques sont en un sens non partisans, ils se rapportent à la question : “Quelle est la nature de notre pays ?”

Ainsi, c’est précisément le débat sur le plan de sauvetage qui constitue un vrai problème politique concernant les décisions à prendre sur les éléments fondamentaux de notre vie sociale et économique, allant même jusqu’à mobiliser le fantôme de la lutte des classes (Wall Street ou les créanciers hypothécaires ? Intervention de l’Etat ou pas ?) Nous ne trouverons aucune position éclairée “objective” qu’il nous suffirait simplement d’appliquer ici ; nous devons prendre parti politiquement.

Quelle est la solution ? Le grand philosophe idéaliste allemand Emmanuel Kant répondit à la devise conservatrice : “Ne pensez pas, obéissez !”, non pas par “N’obéissez pas, pensez !”, mais par “Obéissez, mais pensez !” Lorsque nous sommes soumis à un chantage tel que le plan de sauvetage, nous devons garder à l’esprit qu’il s’agit d’un chantage, et nous efforcer alors de résister à la tentation populiste de donner expression à notre colère et ainsi de nous asséner des coups. Au lieu de céder à une telle expression impuissante, nous devrions maîtriser notre colère pour la transformer en une ferme résolution de penser, de réfléchir d’une manière réellement radicale, de se demander quelle est cette société que nous sommes en train de quitter qui rend possible ce genre de chantage.
(Traduit de l’anglais par Christine Vivier.)
——————————————————————————–

Article paru dans l’édition du Monde du 10.10.08.

http://socio13.wordpress.com/2008/11/15/lutte-des-classes-a-wall-street-par-slavoj-zizek/

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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 29 Dec 2008 à 12:08
Les éditions Aden vont bientôt publier :
Au bord de la révolution. Lénine commenté par Zizek

Slavoj Zizek et Lénine

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  Citer Vladimir Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 10 Nov 2009 à 11:58

Derrière le Mur, les peuples ne rêvaient pas de capitalisme

Le Monde, 8/9 novembre 2009

Vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin le 9 novembre, célébrer cet événement devrait nous donner à réfléchir.

C'est un lieu commun que d'insister sur ce que ces événements ont eu de "miraculeux". Un rêve est devenu réalité, il s'est passé quelque chose qu'on n'aurait même pas envisagé quelques mois auparavant : des élections libres, la fin des régimes communistes qui se sont effondrés comme un château de cartes.

Qui en Pologne aurait pu imaginer Lech Walesa président de la République ? Mais à ce miracle s'en ajoute un plus grand encore, advenu quelques années plus tard : le retour au pouvoir des ex-communistes par la vertu du scrutin démocratique, la marginalisation du même Lech Walesa, désormais beaucoup moins populaire que le général Jaruzelski dont le coup d'Etat avait écrasé Solidarnosc quinze ans plus tôt.

L'explication classique de ce deuxième renversement renvoie aux espérances "infantiles" d'un peuple qui se faisait une image peu réaliste du capitalisme : il voulait le beurre et l'argent du beurre, il voulait la liberté du marché et de la démocratie, la prospérité sans les inconvénients de la "société du risque", sans renoncer à la sécurité et à la stabilité que garantissaient (plus ou moins) les régimes communistes. Comme certains Occidentaux l'ont fait remarquer sarcastiquement, le noble combat pour la liberté et la justice a viré à l'orgie de bananes et de pornographie. Au lendemain de la victoire, le peuple a déchanté : il lui a fallu se plier aux règles de la réalité nouvelle et payer le prix de la liberté politique et économique.

Après l'inévitable déception, trois réactions se sont fait jour (tantôt contradictoires, tantôt complémentaires) : la nostalgie du "bon vieux temps" communiste ; le populisme nationaliste de droite ; la paranoïa anticommuniste à retardement. Les deux premières sont faciles à comprendre. La nostalgie ne mérite pas qu'on la prenne trop au sérieux : loin d'exprimer un désir sincère de retour à la grisaille socialiste, il s'agit plutôt d'un travail de deuil, d'une façon d'enterrer le passé. Quant à l'essor du populisme, ce n'est pas une spécialité est-européenne, mais un trait commun à tous les pays pris dans le tourbillon de la mondialisation.

Plus intéressante est l'étrange résurgence de l'anticommunisme vingt ans après. Ce phénomène vient en réponse à la question : "Si le capitalisme vaut tellement mieux que le socialisme, pourquoi notre vie est-elle toujours aussi médiocre ?" Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas vraiment entrés dans le capitalisme, parce que les communistes sont encore au pouvoir, dissimulés sous le masque de propriétaires et de managers...

D'ailleurs, l'immense majorité des dissidents de l'Est ne manifestaient pas pour le capitalisme. Ils voulaient plus de solidarité et un semblant de justice, ils voulaient être libres de mener leur vie sans être sans cesse contrôlés par l'Etat, libres de se réunir et de parler ouvertement, ils voulaient une vie honnête et décente, débarrassée du bourrage de crâne, de l'hypocrisie et du cynisme. Comme plusieurs observateurs l'ont bien vu, les idéaux qui sous-tendaient leur révolte étaient largement inspirés de l'idéologie dominante : on aspirait à quelque chose comme "un socialisme à visage humain".

Mais la seule réponse à l'utopie socialiste est-elle le capitalisme réel ? La chute du Mur a-t-elle vraiment ouvert la voie à un capitalisme mature, rendant obsolète toute utopie ? Et s'il s'agissait là aussi d'une utopie ? Le 9 novembre 1989 annonçait les "joyeuses années 1990", le rêve de la "fin de l'histoire" chère à Fukuyama, la conviction que la démocratie libérale avait triomphé, que le but était atteint, que la communauté globale et libérale était au coin de la rue, que les obstacles résiduels à ce happy-ending hollywoodien n'étaient que contingents (quelques poches de résistance, là où les dirigeants n'avaient pas encore compris qu'ils avaient fait leur temps).

Le 11-Septembre est venu sonner la fin de l'ère Clinton : il inaugure une époque qui voit se dresser de nouveaux murs, entre Israël et la Cisjordanie, autour de l'Union européenne, à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, et à l'intérieur même des Etats. Comme si la thèse de Fukuyama avait dû mourir deux fois. En effet, l'effondrement de l'utopie politique de la démocratie libérale après le 11-Septembre n'a pas affecté l'autre utopie, économique celle-là, portée par le capitalisme mondialisé. Si la crise financière de 2008 a un sens historique, c'est qu'elle renverse le pan économique des rêveries "fukuyamesques".

Le libéralisme se voulait une anti-utopie, le néolibéralisme tournait le dos aux idéologies responsables de l'horreur totalitaire du XXe siècle. Mais on comprend aujourd'hui que la période utopique par excellence aura été les années 1990, dans leur croyance que l'humanité avait enfin trouvé la formule socio-économique optimale. Or l'expérience des dernières décennies montre clairement que le marché n'est pas un mécanisme inoffensif qui agit au mieux quand on le laisse faire. Pour créer les conditions de son fonctionnement, une grande violence préalable est requise. Face aux ravages qu'ils ont eux-mêmes provoqués, les fondamentalistes du marché retrouvent les réflexes typiques de la mentalité totalitaire : ils imputent leur échec aux compromis passés par ceux qui ont traduit leurs visions en politique (trop d'intervention étatique, etc.), et exigent une application plus radicale encore de la doctrine du marché.

Aujourd'hui, où en sommes-nous ? Evoquons ici le destin de Victor Kravchenko (1905-1966), ce diplomate soviétique qui, en 1944, profita d'un voyage à New York pour faire défection. Sous le titre J'ai choisi la liberté, il publiera ses Mémoires, premier témoignage direct des horreurs du stalinisme, incluant un rapport détaillé sur la famine due aux collectivisations forcées en Ukraine, auxquelles il avait lui-même participé au début des années 1930, alors qu'il était encore un fidèle du système.

Sa biographie officielle s'achève en 1949, date à laquelle il gagne haut la main le procès intenté par ses accusateurs prosoviétiques de Paris, qui avaient appelé son épouse à témoigner de sa corruption, de son alcoolisme et de ses violences conjugales. Ce qu'on sait moins, c'est qu'aussitôt après sa victoire, alors qu'il est ovationné comme un héros de la guerre froide, Kravchenko est préoccupé par le maccarthysme. Pour lui, cet anticommunisme acharné risque de tomber mimétiquement dans les travers de ses adversaires. Il prend également conscience de l'injustice qui règne à l'Ouest et se met en tête d'élaborer une réforme radicale des sociétés démocratiques occidentales.

Suite à un deuxième volume (moins médiatisé) de ses Mémoires, publié sous le titre éloquent J'ai choisi la justice, le voilà qui se lance dans une croisade pour un nouveau mode de production, avec moins d'exploitation. Il se retrouve ainsi en Bolivie, où il va investir (et perdre) toute sa fortune dans l'organisation de collectivités de paysans pauvres. Abattu par ce fiasco, il se retire de la vie publique et finit par se suicider à New York.

Aujourd'hui, de nouveaux Kravchenko se font entendre un peu partout dans le monde, des Etats-Unis à l'Inde, à la Chine et au Japon, de l'Amérique latine à l'Afrique, du Moyen-Orient à l'Europe occidentale et orientale. Ils sont tous très différents, ils ne parlent pas la même langue, mais ils sont plus nombreux qu'on ne le pense, et les puissants ne craignent qu'une chose, c'est que leurs voix se fassent écho et s'amplifient.

Conscients que nous allons droit à la catastrophe, ils sont prêts à agir coûte que coûte. Déçus par le communisme du XXe siècle, ils n'hésitent pas à repartir de zéro et à réinventer la notion de justice. Traités de dangereux utopistes par leurs adversaires, ils sont pourtant les seuls à s'être vraiment réveillés du rêve qui nous aveugle encore presque tous. Ce sont eux qui, sans la moindre nostalgie du défunt "socialisme réel", portent le véritable espoir de la gauche.

Traduit de l'anglais par Myriam Dennehy





Edité par Vladimir - 10 Nov 2009 à 12:02
Ce n'est pas bien de lire le profil des autres ! Pas bien du tout !! C'est mieux de créer un autre forum dissident comme un hypocrite.
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  Citer KGB Shpion Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 10 Nov 2009 à 16:18
C'est quoi cet article de merde? Il a vraiment été écrit par Zizek? Si oui, c'est qu'un gros *** de révisionniste avec le même discours que l'idéologie dominante.
Zizek n'est pas communiste.


Edité par KGB Shpion - 10 Nov 2009 à 16:19
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  Citer Guests Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 27 Jan 2010 à 14:03

Slavoj Zizek « Pas de solution dans le marché »

Dans Après la tragédie, la farce ! (*), son nouveau livre, le philosophe slovène livre une analyse complète et abrasive des tendances actuelles du système. Il invite à repartir de l’« Idée communiste » pour construire une alternative.

Que recouvre l’antagonisme entre « inclus et exclus », primordial selon vous pour analyser la dynamique du capitalisme global ?

Slavoj Zizek. Cet antagonisme entre inclus et exclus ne se définit pas d’abord par l’exploitation. Il existe toujours, bien sûr, des exploités. Mais dans le capitalisme actuel, les travailleurs classiques, réguliers, ne sont plus majoritaires. Une autre logique est à l’œuvre. Nous vivons dans des sociétés du contrôle permanent mais, paradoxalement, le pouvoir d’État se retire de territoires de plus en plus étendus, où les gens ne sont plus même citoyens. Je pense en particulier aux bidonvilles. Cela dit, je crois que nous devons garder le terme de « prolétariat ». Dans le strict sens marxien, ce terme ne recouvre d’ailleurs pas seulement l’exploitation. Marx, ici, est hégélien : il développe l’idée d’une subjectivité privée de son être substantiel. Dans ce sens, on peut identifier des formes nouvelles du prolétariat, plus radicales que celles pensées par Marx. Une certaine tradition française, qui remonte à Louis Althusser, a tendance à privilégier la lutte purement politique. Mon ami Alain Badiou s’inscrit dans cette tradition. Il définit quatre domaines de vérité : l’art, la science, la politique, l’amour. Mais pas l’économie, qui relève pour lui de la « vie de l’animal humain ». Ce n’est pas ma thèse. Au contraire, j’insiste sur le fait que l’économie, pour Marx, c’est précisément l’économie politique. La lutte économique participe, pour le dire dans les termes de Badiou, au « processus de vérité ».

Le capitalisme global, suggérez-vous, tente de surmonter la phase actuelle de ses contradictions en se muant en « capitalisme vert ». Le système capitaliste est-il compatible avec l’écologie ?

Slavoj Zizek. Comparons la réaction des grandes puissances du monde face à la crise financière, à leur attitude lors de la conférence de Copenhague. Face à la crise financière, elles ont décrété une urgence absolue. En une semaine, des sommes colossales, inimaginables, ont été mobilisées. Là où la survie du capitalisme, du secteur bancaire est en jeu, on peut agir très vite. Mais lorsque c’est notre survie à tous qui est en péril, quelle est la réponse ? Un compromis sans aucune contrainte, une déclaration d’intention. Voilà, clairement, la logique du capitalisme. Ce qui nous pousse dans la direction de l’écologie, c’est simplement un utilitarisme éclairé, la nécessité d’agir pour des questions de survie. Le capitalisme, au contraire, suit sa logique, même s’il représente, à long terme, une menace pour nos intérêts très matériels. Je n’exclus pas pour autant que l’écologie puisse devenir une sorte de nouvel opium du peuple. Oui, nous sommes confrontés à des menaces absolues. Mais celles-ci servent à justifier une mobilisation de toutes les idéologies réactionnaires, antiprogressistes, qui présentent la crise écologique comme le résultat de la raison technologique comme telle. L’un des grands écueils de l’écologie est de proposer une figure de la nature comme une sorte de mère Nature homéostatique. Je crois plutôt que l’environnement, les ressources naturelles relèvent des communs, au sens marxien. C’est pourquoi j’insiste sur la référence au communisme. Face aux catastrophes radicales qui nous menacent, il n’y a pas de solution à attendre du marché. D’où la nécessité de recouvrir deux aspects du communisme. Premièrement, la bataille principale, aujourd’hui, est celle des communs, de ce qui doit être partagé. Deuxièmement, ni le marché ni l’État n’offrent d’issue.

Ni État ni marché, mais alors quoi ?

Slavoj Zizek. Là, j’admets que je n’ai pas de solution facile. Mais il est crucial de réinventer, je ne sais pas comment, une sorte de mobilisation populaire transnationale. Sans cela, je peux imaginer une survie de l’humanité, mais sous le régime d’un nouvel autoritarisme permissif. Nous nous approchons d’ailleurs déjà d’un tel régime, dont l’Italie d’aujourd’hui offre une parfaite illustration. La tendance du régime de Berlusconi n’est pas au vieil autoritarisme. Les Italiens ne se sont pas réveillés un matin sous la férule d’un dictateur. Non, toute la permissivité des petits plaisirs sexuels, de la consommation, demeure. Pourtant, depuis plus d’un an et demi, l’Italie vit dans un état d’urgence formel, avec la constitution de milices émanant des partis d’extrême droite. Pendant ce temps, ce qui reste de la gauche italienne erre dans une désorientation de plus en plus radicale.

Ces dérives vers un nouvel autoritarisme menacent-elles toute l’Europe ?

Slavoj Zizek. Avec la perte de substance graduelle de la vieille social-démocratie, une nouvelle polarité, assez dangereuse, est en train d’émerger en Europe. D’un côté, un parti du capital comme tel, centriste, technocratique, mais culturellement un peu ouvert, favorable aux droits des homosexuels, au droit à l’avortement. Et de l’autre, un populisme de droite nationaliste, raciste, qui tend à s’affirmer comme la seule alternative. La tragédie, soyons clairs, c’est que seul ce populisme de droite parvient pour l’instant à s’affirmer comme l’expression politique du « malaise dans le libéralisme ». Berlusconi, ici, est une figure plus complexe. Il opère une synthèse du libéralisme technocratique et de la réaction populiste, auxquels il ajoute cette ridiculisation du politique, cet ubuisme du pouvoir. De la même façon, il y a un côté Groucho Marx en Sarkozy, avec la mise en scène au sommet du pouvoir d’un personnage qui introduit des moments de comédie, d’auto-ironie. Mais pendant ce temps, le pouvoir fonctionne quand même, dans toute sa brutalité.

Vous expliquez dans ce livre que les fondamentalismes eux-mêmes s’inscrivent dans la dynamique capitaliste. De quelle manière ?

Slavoj Zizek. Les médias nous disent que la grande bataille d’aujourd’hui oppose la civilisation démocratique, libérale, multiculturelle, tolérante, permissive, aux différentes formes d’islamo-fascisme, de fondamentalisme religieux. Non !

Précisément, ce n’est pas là, la bataille principale. Je n’aime pas ce terme d’islamo-fascisme. Mais si nous l’acceptons quand même, nous devons nous souvenir de la très belle thèse de Walter Benjamin, qui voyait, derrière chaque fascisme, une révolution manquée. Il y avait, il y a encore trente ans, une gauche laïque très forte dans les pays arabes. L’Occident a pris une décision proprement catastrophique en désignant cette gauche laïque, du fait de ses connexions avec l’Union soviétique, comme l’ennemi principal et en soutenant, pour des raisons stratégiques, les fondamentalistes. Toutes les grandes figures du fondamentalisme, Ben Laden le premier, furent des amis, voire des agents de la CIA. Voilà la tragédie des États-Unis.

N’est-il pas illusoire de vouloir faire renaître l’idée communiste en « recommençant de zéro », comme vous le proposez ?

Slavoj Zizek. Je ne parle pas ici de renoncement. Je me situe dans une tradition. Celle de Lénine, de Robespierre. Peut-être l’opération idéologique la plus dégoûtante de ces dernières années a-t-elle consisté à présenter Robespierre comme un fou meurtrier, honnête mais fanatique. C’est vite oublier qu’il y a eu plus de liquidations dans les semaines qui ont suivi la réaction thermidorienne que sous tout le règne de la Terreur. J’aime cette idée de répétition. Il ne s’agit pas d’une répétition pour reproduire la même chose. Nous devons répéter, non pas ce que les Jacobins ont fait, mais ce qu’ils ont échoué à faire. Je reste ici fidèle aux quatre éléments de ce que Badiou a appelé « l’Idée du communisme » : l’égalitarisme, le volontarisme, la confiance dans le peuple et la Terreur.

Par exemple, pour surmonter la crise écologique, nous avons besoin de terreur. Pas au sens du goulag stalinien, mais au sens d’une certaine discipline sociale. Il ne s’agit pas, pour moi, d’énumérer les conditions qui rendraient le communisme nécessaire. Non, rien n’est nécessaire. Mais il ne suffit pas de dire « idée communiste ». Nous devons analyser, discerner, identifier, d’une façon immanente, les problèmes cruciaux insolubles, à court et à long terme, dans le cadre du capitalisme global, les antagonismes qui ouvrent, de nouveau, le champ d’une bataille communiste.

Pourquoi n’abordez-vous pas de front la question de la propriété ?

Slavoj Zizek. Je n’ai pas de problème avec cette question. Mais le capitalisme global ne se fonde plus sur la propriété privée individualisée au vieux sens du terme. Prenons une entreprise d’aujourd’hui. Elle est dirigée par un manager, avec une structure de propriété très opaque, impliquant un réseau complexe de conglomérats, de banques. On pourrait même imaginer un capitalisme très brutal où nous serions, en dernière instance, à un niveau abstrait, tous propriétaires. Le problème réside donc davantage, à mon sens, dans le fonctionnement capitaliste que dans la structure de propriété. Je n’ai rien contre les nationalisations. Le problème est d’éviter le vieux piège de l’étatisme. S’il y a une leçon à tirer de l’échec de l’Union soviétique, c’est que le dirigisme de l’économie nationalisée ne fonctionne que dans une certaine étape de développement industriel traditionnel. Je n’ai pas, là-dessus, de formule claire. La seule solution que j’entrevois est celle d’un État soutenu par un mouvement populaire, par une mobilisation extraparlementaire. De ce point de vue, l’expérience d’Evo Morales, en Bolivie, me paraît très intéressante. Il a réussi à susciter une puissante mobilisation de la majorité silencieuse des indigènes. Il ne dispose pas seulement d’une majorité parlementaire : il est soutenu par une mobilisation permanente de la majorité.

C’est cela que recouvre votre « dictature démocratique du prolétariat » ?

Slavoj Zizek. Oui, pourquoi pas ! Cela resterait, formellement, une démocratie. Mais le dynamisme politique ne serait pas, en dernière instance, déterminé par les élections, par les résultats d’un vote. Il y aurait un autre mécanisme de pression. La démocratie libérale ne fonctionne pas sur le mode du choix véritable. La condition du choix, c’est de faire le bon choix, guidé par les « opinions d’experts ». C’est une logique plébiscitaire. Une démocratie où, pour le dire en des termes naïfs, le peuple déciderait « vraiment », implique le dépassement du cadre de la démocratie parlementaire représentative. Ici, le terme de prolétariat ne désigne pas exclusivement la classe ouvrière, mais tous les non-privilégiés, les exclus, les immigrés, tous ceux qui, comme le dit Jacques Rancière, représentent « la part des sans-part ». Nous sommes tous égaux, dans la société bourgeoise, mais certains sont plus égaux que d’autres. Ceux-là posent la mesure même de l’égalité. Or, ce sont les exclus qui devraient poser la mesure.

Entretien réalisé par Laurent Etre et Rosa Moussaoui

(*) Après la tragédie, la farce !, ou comment l’histoire se répète, collection « Bibliothèque des savoirs », éditions Flammarion, 2010, 246 pages, 20 euros.

bibliographie (très incomplète)

1988 : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Lacan sans jamais oser le demander à Hitchcock (dir.), Éditions Navarin.

1990 : Ils ne savent pas ce qu’ils font, le sinthome idéologique, Éditions Point hors ligne.
 
2002 : Le spectre rôde toujours, actualité du Manifeste du parti communiste, Éditions Nautilus.
 
2004 : la Subjectivité à venir, Éditions Climats.
 
2004 : Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Éditions Climats.
 
2004 : Que veut l’Europe  ? coll. « Champs ».
 
2005 : Bienvenue dans le désert du réel, Éditions Flammarion, rééd. coll. « Champs »,
 
2007. 2006 : la Marionnette et le Nain, le christianisme entre perversion et subversion, Éditions Seuil.
 
2007 : Le Sujet qui fâche, le centre absent de l’ontologie
 
2008 : Robespierre : entre vertu et terreur, Éditions Stock.
 
2008 : Parallaxe, Éditions Fayard.
 
2010 : Jouis de ton symptôme, Éditions Actes Sud, Éditions Jacqueline Chambon.
 
 
Porter le fer au cœur du capitalisme global
Interrogeant à nouveaux frais l’héritage révolutionnaire, Zizek remet au goût du jour la vocation égalitariste originelle du communisme.

Hegel considérait que l’histoire se répète nécessairement. « Une fois comme tragédie et la fois d’après comme farce », précisa Marx, dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Le « freudo-marxiste » Herbert Marcuse affina encore la réflexion : selon lui, la farce peut être plus terrifiante que la tragédie initiale. C’est en faisant sienne cette inquiétude, mais sans verser pour autant dans le pessimisme, que le philosophe slovène Slavoj Zizek se penche sur notre Réel capitaliste. Oui, l’histoire pourrait bien se répéter, la « guerre à la terreur » commencée après les attentats du 11 septembre 2001 revêtir de nouvelles formes.

Car avec la débâcle du capitalisme global, c’est maintenant le noyau économique de l’utopie fukuyamiste de la « fin de l’histoire » ou, plus précisément, de sa liquidation dans un marché réputé fluide, qui se trouve atteint. Quant à la farce, elle semble tenir à la dénégation dont font preuve les chantres du capitalisme, et qui rappelle à Zizek comment, jadis, les défenseurs du « Socialisme Réellement Existant » eux-mêmes n’admettaient jamais que le cœur de leur système dusse être remis en cause. Provocation ? Pas seulement. L’ambition du philosophe est d’engager, avec Lénine, les porteurs contemporains de « l’Idée communiste » à « (re)commencer à partir du commencement, encore et encore », ce qui signifie, non pas reproduire ce qui a échoué mais, face à l’échec, remettre au goût du jour la vocation égalitariste originelle du communisme.

Il s’agirait, en substance, d’accepter la défaite comme Destin des révolutionnaires, pour se donner justement les moyens de la conjurer, de même qu’il faudrait adopter le point de vue du désastre écologique à venir pour pouvoir le désamorcer. Avec son goût pour la spéculation philosophique, Zizek tente en fait de frayer un chemin inédit pour le communisme. C’est à nouveaux frais qu’il questionne l’héritage révolutionnaire, l’émancipant d’une vision ultradéterministe de l’histoire, antichambre de tous les renoncements, de toutes les formes d’attentisme. Cette quête ne va pas sans quelques tiraillements. Par exemple, on voit se croiser un appel au volontarisme révolutionnaire, conduisant à dénoncer comme vaine la recherche de l’agent objectif de la révolution (« Nous sommes ceux que nous attendions », est-il ainsi proclamé), et un souci, plus dialectique, d’une union de la classe laborieuse contemporaine (avec pour centre de gravité ceux que Rancière appelle les « sans-part ») afin de fonder une nouvelle hégémonie culturelle et politique qui s’assumerait comme « dictature du prolétariat ».

Mais c’est peut-être justement pour ce nomadisme philosophique qui cherche à rassembler le meilleur de toutes les traditions critiques du capitalisme que Slavoj Zizek se voit parfois qualifier de « philosophe le plus dangereux d’Occident ». La lecture d’Après la tragédie, la farce ! est en tout cas un électrochoc bienvenu dans l’atmosphère anxiogène de la crise.

L.E.



Edité par Jef. - 27 Jan 2010 à 14:09
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Vladimir allez vers le bas
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  Citer Vladimir Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 27 Jan 2010 à 15:10
C'est de loin l'un des "marxiens" les plus intéressants, et il le prouve à nouveau. Sa conception de la démocratie comme mouvement me semble tout à fait juste. Il n'y a pas de démocratie quand un système repose sur la force d'inertie. J'aime aussi sa façon de réactualiser les concepts abandonnés du marxisme, notamment "dictature démocratique du prolétariat". Il prouve que Marchais avait tort sur toute la ligne. Dommage qu'il ne le fasse pas de façon plus "orthodoxe".

Edité par Vladimir - 27 Jan 2010 à 15:11
Ce n'est pas bien de lire le profil des autres ! Pas bien du tout !! C'est mieux de créer un autre forum dissident comme un hypocrite.
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Emile allez vers le bas
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  Citer Emile Citer  RépondreRéponse Lien Direct à ce Post Envoyé : 30 Apr 2010 à 17:28
Le magazine littéraire lui consacre un article : Qui a peur de Slavoy Zizek ?
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